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Mai 2012

Un entretien avec Madeleine Meilleur

La Fiducie du patrimoine ontarien a récemment rencontré Madame Madeleine Meilleur, ministre de la Sécurité communautaire et des Services correctionnels de l’Ontario, et ministre déléguée aux Affaires francophones. Son histoire remarquable est solidement enracinée dans le patrimoine canadien français. Elle est convaincue que l’identité francophone de l’Ontario, en dépit ou peut-être en raison des changements et des défis que les Franco-Ontariens et Ontariennes ont dû relever, est plus forte que jamais et continue de jouer un rôle important dans l’avenir de l'Ontario.

Fiducie du patrimoine ontarien : Pouvez-vous nous parler de l’histoire de votre famille et nous expliquer comment votre famille est venue vivre en Ontario?

Madeleine Meilleur : En fait, ma famille vient d’une petite municipalité du Québec, Kiamika, dans les Hautes-Laurentides. J’y ai grandi avec mes parents, mon frère et mes cinq sœurs, et j’y retourne souvent pour rendre visite à ma famille. Mon père, qui était unilingue francophone, pensait que ses enfants auraient plus d’opportunités s’ils apprenaient également l’anglais. Il nous a donc encouragés, dès notre plus jeune âge, à élargir nos horizons et surtout à apprendre l’anglais.

Je voulais travailler dans le domaine de la santé, et sachant que je pouvais suivre une formation en soins infirmiers à l’Hôpital Montfort, j’ai quitté le Québec à l’âge de 17 ans pour aller faire mes études.

Le fait d’étudier et de travailler dans cet hôpital, qui, nous le savons tous très bien, est maintenant un symbole puissant pour la communauté franco-ontarienne, m’a beaucoup marqué.

Par conséquent, bien que ma famille soit originaire du Québec et qu’il s’agisse pour moi de racines importantes, je me considère comme une Franco-Ontarienne à part entière. À mes yeux, l’Ontario est non seulement le lieu où je vis, mais également celui où j’ai étudié, où j’ai fait carrière et où j’ai le privilège d’être élue pour représenter mes concitoyens. Vous comprendrez donc que pour moi, l’Ontario, et tout particulièrement l’Ontario français, représentent toute ma vie.

FPO : Dans quelle mesure votre héritage a-t-il influé sur votre choix de carrière? Quelle a été votre expérience en tant que membre francophone du Conseil des ministres?

MM : On dit souvent que c’est en sachant d’où l’on vient qu’on peut savoir où l’on va. Ce dicton s’applique à moi. Mon père nous a inculqués, dès notre plus jeune âge, qu’il y avait des choses dans la vie qui valaient la peine d’être défendues, avec vigueur quand cela s’imposait.

Je me souviendrai toujours des réunions politiques auxquelles j’ai assisté avec mon père et qu’il avait aidé à organiser. Je me réjouissais d’être présente, mais je ne pouvais m’empêcher de remarquer l’absence quasi totale de femmes. Je n’avais pas pensé qu’un jour, je ferais partie de ce monde. Au départ, je voulais œuvrer dans le domaine de la santé. J’ai suivi des études pour être infirmière et cette période de ma vie m’est très chère. J’ai par la suite fait des études de droit à l’Université d’Ottawa, avant de me lancer dans la politique municipale.

Je suis peut-être la seule francophone au Conseil des ministres, mais celui-ci compte beaucoup de francophiles! Plusieurs ministres du Conseil sont complètement bilingues, y compris le premier ministre, Dalton McGuinty. J’ai la chance de travailler avec des collègues qui respectent et admirent nos communautés francophones et qui tentent par tous les moyens de les promouvoir.

Le portefeuille de l’Office des affaires francophones est complexe car il concerne tous les ministères. Par conséquent, le fait de savoir que je peux compter sur tous mes collègues pour soutenir, défendre et faire avancer les droits des francophones est un atout absolument nécessaire et incontestable.

FPO : Quels sont certains des défis que la communauté francophone de l’Ontario doit toujours relever et quelles opportunités ont-ils créées?

MM : Le principal défi de la communauté franco-ontarienne est sans conteste celui de l’assimilation linguistique. Bien que cette communauté soit la deuxième en importance au pays après le Québec, et qu’elle représente plus de la moitié de l’ensemble des Franco-Canadiens résidant à l’extérieur du Québec, il n’en demeure pas moins qu’en Amérique du Nord, la communauté franco-ontarienne navigue dans un océan majoritairement anglophone.

De plus, l’attrait de la culture étatsunienne est une réalité constante et demeure, même au Canada anglais, un défi énorme que nous devons relever si nous voulons freiner le phénomène de l’assimilation culturelle.

Cela dit, la langue française dans la province, au pays et à l’échelle internationale reste bien vivante, et il existe beaucoup d’opportunités en français dans de nombreux secteurs, y compris celui des affaires. Il s’agit de savoir saisir les occasions qui se présentent à nous.

D’un point de vue gouvernemental, je pense que nous avons fait d’énormes progrès ces dernières années au chapitre du respect de la Loi sur les services en français.

Parmi les initiatives mises de l’avant par ce gouvernement, j’aimerais souligner :

  • La création du Commissariat aux services en français;
  • L’indépendance et la revitalisation de TFO
  • L’adoption d’une définition plus inclusive de francophone; et
  • La création de six entités de planification des services de santé en français

À mon avis, l’Ontario français est mieux équipé de nos jours pour répondre aux besoins des francophones dans les secteurs clés de l’éducation, de la santé, du droit, des services sociaux, de la culture et de la politique.

FPO : Le site Web de l’Office des affaires francophones décrit une communauté francophone vivante et diverse. Comment sa nature de plus en plus diverse a-t-elle contribué à l’évolution de l’identité franco-ontarienne?

MM : Le visage de la communauté a beaucoup changé depuis les 10 à 20 dernières années. Cette diversification a permis non seulement d’enrichir la communauté franco-ontarienne, mais aussi de contribuer à son évolution identitaire.

Prenons le cas de la ville de Toronto : entre 2001 et 2006, plus de 5 000 immigrants francophones s’y sont installés. De plus, selon le recensement de 2006, les minorités visibles représentent désormais le tiers de la population franco-torontoise.

C’est justement pour tenir compte de cette nouvelle dynamique et surtout de cette nouvelle réalité que le gouvernement a adopté, en juin 2009, une définition inclusive de francophone, qui reflète mieux l'évolution et la diversité de cette communauté francophone de l’Ontario.

Cette nouvelle définition a été très bien accueillie par les nouveaux arrivants dont le français n’est pas la langue maternelle mais la langue d’usage.

Cette capacité francophone est une richesse extraordinaire pour la province car elle multiplie les possibilités d’échanges à l’échelle internationale.

FPO : Au cours des prochaines années, quel rôle, selon vous, le gouvernement provincial jouera-t-il au plan de la promotion de l’identité et de la culture franco-ontariennes, et du soutien accordé aux communautés francophones de tout l’Ontario?

MM : Un des projets clés qui va permettre de promouvoir l’identité et la culture franco-ontariennes et de bien soutenir nos communautés francophones est la commémoration des 400 ans de présence française en Ontario. Le gouvernement reconnaît l’apport des francophones de l’Ontario et considère le 400e anniversaire des voyages de Champlain en Ontario et de la présence française comme une occasion privilégiée de célébrer 400 ans d’histoire et de culture francophones.

La province envisage d’organiser les commémorations officielles du 400e anniversaire durant l’été 2015. Le lancement pourrait avoir lieu durant les Jeux panaméricains de Toronto.

L’objectif des célébrations en Ontario est de faire participer non seulement les francophones, mais tous les Ontariens et Ontariennes aux activités de commémoration du 400e anniversaire de la présence française en Ontario. L’Office organise actuellement des tables rondes pour discuter des différents concepts et idées sur la forme que pourraient revêtir les célébrations dans diverses régions de la province.

L’Office des affaires francophones compte travailler en étroite collaboration avec le Réseau du patrimoine franco-ontarien (RPFO) mais aussi avec d’autres organismes provinciaux comme l’AFO ou la Clef d’la Baie à Penetanguishene. Les municipalités, les conseils scolaires et les organismes touristiques régionaux (OTR) joueront aussi des rôles importants. Les Premières nations et la Métis Nation of Ontario seront également invitées à participer à la planification.

La route qu’a empruntée Samuel de Champlain traverse des régions rurales, comme celle de la rivière Mattawa, la région urbaine de l’Outaouais et de nombreux sites historiques le long du lac Huron jusqu’au site du portage d’Étienne Brûlé situé dans l’ouest de la ville de Toronto (le Parc historique de la rivière Humber).

La province, les municipalités et divers organismes et entreprises de l’Ontario organiseront probablement des festivals, des reconstitutions historiques et des événements ayant pour thème le 400e anniversaire.

Les activités de commémoration liées au personnage de Champlain pourront être source de débouchés touristiques à plus long terme. Elles laisseront un legs qui nous permettra de soutenir nos communautés francophones tout en promouvant l’identité et la culture franco-ontariennes.

FPO : À votre avis, quel est le rôle que la jeunesse francophone peut jouer dans le développement de l’identité et de la communauté franco-ontariennes au 21e siècle?

MM : La jeunesse c’est l’avenir; elle est essentielle au développement identitaire de la communauté franco-ontarienne de demain. Voilà pourquoi il est important que chaque génération sache quand lâcher les rênes et passer le flambeau à la génération montante.

Il ne faut pas se leurrer : il y a un risque important de désengagement de la jeunesse franco-ontarienne envers sa culture et sa langue. Ce phénomène est aggravé par la menace constante d’assimilation dans un milieu minoritaire. C’est pourquoi le gouvernement a lancé une « stratégie jeunesse » afin d’encourager la participation des jeunes Franco-Ontariens et Ontariennes dans leurs communautés et de renforcer leur sentiment d’appartenance.

Je pense par exemple au projet « Héros de chez nous » avec la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario (FAFO), dont le but est d’aider à combler le fossé intergénérationnel et de favoriser les occasions d’échanges et de rencontres dans la communauté. Je retiens aussi le projet avec l’Association française des municipalités de l’Ontario dont l’objectif est d’initier les jeunes à la politique municipale.

C’est aussi pourquoi le gouvernement a lancé la Politique d’aménagement linguistique (PAL) dans les établissements d’enseignement, tant aux niveaux élémentaire et secondaire que postsecondaire. Cette politique prend en compte l’identité des jeunes francophones et surtout leurs besoins spécifiques. Toutes ces initiatives ont pour but d’offrir un plus grand nombre d’opportunités à la jeunesse franco-ontarienne afin de lui permettre de s’épanouir pleinement en français, en Ontario.

FPO : Dans quelle mesure le vaste réseau d’institutions et d’associations francophones à la disposition des francophones de l’Ontario a-t-il contribué au développement et à l’épanouissement de leur identité?

MM : La communauté franco-ontarienne s’est dotée d’un bon nombre d’institutions et d’organismes associatifs et socioculturels lui permettant de se développer et de s’épanouir dans la province. La présence française en Ontario remonte à plus de 400 ans et ce réseau d’institutions et d’associations est un gage ferme de l’enracinement profond des francophones sur le sol ontarien. Ce réseau a permis et permet toujours à la communauté de vivre, d’étudier, de travailler, de se divertir et de se faire soigner en français, en Ontario. Il faut le rappeler, les Franco-Ontariens et Ontariennes ont fait preuve d’un grand courage et de persévérance afin de maintenir et de faire rayonner leur langue, leur culture et leur patrimoine.

Quant aux liens d’attache à la province, on voit le changement marqué dans la façon dont les gens se perçoivent et s’identifient maintenant, comparé au début du 20e siècle. À cette époque, on ne parlait pas de « Franco-Ontariens » mais bien de « Canadiens français de l’Ontario ». Ce n’est qu’à partir de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix, compte tenu de tous les changements engendrés par la Révolution tranquille au Québec, que le terme « Franco-Ontarien » a pris le dessus.

De nos jours, je crois que l’apport de la communauté franco-ontarienne dans la province est mieux compris et reconnu, ce qui renforce selon moi son esprit identitaire.

FPO : Le 26 avril 2010, la Loi sur le Jour des Franco-Ontariens et des Franco-Ontariennes, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée législative, a proclamé le 25 septembre comme étant chaque année le Jour des Franco-Ontariens et des Franco-Ontariennes. Quelle est l’importance de ce choix de date? Et pourquoi est-il important de célébrer cette journée?

MM : Le 25 septembre était déjà une date importante dans l’histoire des francophones de l’Ontario. Il s’agit de l’anniversaire du drapeau franco-ontarien, qui a été dévoilé pour la première fois le 25 septembre 1975, à Sudbury. Les écoles de langue française soulignaient déjà cet événement chaque année.

De plus, l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario avait adopté une résolution en 2009, demandant au gouvernement de reconnaître officiellement le 25 septembre comme journée des francophones de l’Ontario.

Donc, en retenant le 25 septembre pour le Jour des Franco-Ontariens et des Franco-Ontariennes, nous mettons l’accent sur un événement entièrement ontarien.

Cette loi, en fait, reconnaît la contribution culturelle, sociale, économique et politique de la communauté franco-ontarienne.

FPO : Selon vous, quelle est l’importance de la Francophonie pour la communauté francophone de l’Ontario?

MM : La Francophonie permet à la communauté franco-ontarienne de tisser des liens étroits aux quatre coins du monde. Elle nous rappelle que nous faisons partie d’une importante communauté internationale.

D’ailleurs, la diversité de la communauté franco-ontarienne actuelle reflète bien la diversité de la francophonie internationale. Les grands centres urbains, notamment Toronto, Ottawa et Sudbury, ont cette belle particularité de pouvoir réunir sur un même territoire des francophones des quatre coins du globe, d’origine canadienne, haïtienne, africaine, européenne et asiatique.

FPO : Avez-vous un message spécial à transmettre à nos lecteurs?

MM : Absolument. Plusieurs messages en fait :

Premièrement, un message de fierté envers notre héritage commun et cette langue qui, génération après génération, continue de nous lier les uns aux autres.

Deuxièmement, un message de mobilisation pour que chacun et chacune, à son niveau, au quotidien, continue de faire vivre sa « francité » en Ontario.

Et enfin un message de confiance. Même si la francophonie change, évolue et s’adapte, elle continue plus que jamais à définir l’avenir de notre société.