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Septembre 2016 - Renouer avec la culture, la langue et le territoire des Cris

Une entrevue avec Bob Sutherland

Le 20 juillet 2016, Sean Fraser, de la Fiducie du patrimoine ontarien, s’est entretenu avec Bob Sutherland des expériences de celui ci et des voyages qu’il a effectués pour reprendre contact avec des relations cries dans les Rocheuses. Sutherland a découvert que de nombreuses traditions des Cris de la baie James mises à mal par le régime des pensionnats il y a plus de 140 ans ont été conservées en Alberta et au Montana par les descendants des Cris qui s’y sont établis, et qu’il y a là un moyen de retrouver la langue, des chants, des cérémonies et des connaissances spirituelles importantes.

Sean Fraser : Parlez-moi du rôle important que joue la langue pour aider la Première Nation crie de la Moose à comprendre le paysage de la région de la baie James et à établir des liens avec lui?

Bob Sutherland : C’est une très bonne question. Une des choses très importantes, c’est la langue. Les gens ne comprennent pas vraiment que la culture est la langue et que la langue est la culture. Et c’est ce qui manque chez beaucoup de jeunes aujourd’hui… et pas seulement chez les jeunes. Ma femme et moi nous en avons parlé et nous sommes tombés d’accord pour dire que nous ne parlons pas suffisamment la langue crie à nos petits-enfants. Tous nos enfants la parlent, mais pas nos petits-enfants et c’est notre faute à tous les deux. Il y a des lieux sacrés qui sont très importants dans la région de la baie James et les gens qui les connaissent ne les connaissent qu’en langue crie. La langue de ces endroits est importante pour notre culture.

Sean : Comment décririez-vous la relation entre la Première Nation crie de la Moose et la terre elle-même?

Bob : Bien, récemment je crois, les jeunes de nos jours souhaitent vraiment connaître le côté spirituel de la vie. Beaucoup de jeunes cherchent. Dans la région de la baie James, les gens parlent de la Terre mère. La terre est notre mère et en partie notre mère, je dirais. Tout le monde ici est parent des autres, et veut qu’un lien soit établi d’une façon ou d’une autre. Mais les changements arrivent rapidement. Par exemple, l’exploitation minière et la foresterie. Les gens dans les collectivités côtières sont encore très attachés aux animaux sauvages, aux aliments, à l’orignal, au caribou. En fait, je suis en train de faire cuire du caribou. Et à l’oie; c’est un aliment de base aussi et très important dans notre culture. C’est ce qui nous arrive dans nos collectivités. Nous sommes encore attachés aux aliments traditionnels. Nous les apprécions aussi parce que le bœuf et le poulet et les autres aliments venus du sud coûtent si cher.

Sean : Pouvez-vous expliquer ce qui a été perdu dans le lien entre les Cris de la baie James et la terre à cause des pensionnats?

Bob : Donc, à Moose Factory, il y avait ce qu’ils appellent l’Église anglicane et ce que nous appelions l’église Wesleyan dans les années 1700, qui est aussi venue dans la région de la baie James. Je ne suis pas certain de la date exacte à laquelle ils ont commencé, mais l’Église anglicane a ouvert un pensionnat à Moose Factory bien avant les pensionnats du gouvernement. Même si c’était il y a très, très longtemps, la langue est encore bien vivante dans les communautés côtières, quoique peut-être pas autant à Moose Factory. Moi-même, j’ai la chance de parler la langue crie, mais ce qui s’est perdu chemin faisant, c’est la spiritualité des Cris, comme les danses du soleil, les maisons longues, et les huttes d’enseignement, de jeûne et de sudation. Les structures et les bâtiments sont là – comme la structure de la danse du soleil est encore là – mais ce qui manque, c’est la substance. Même chose en ce qui concerne le sabtuan [un abri cri traditionnel] qui se trouve devant l’Ecolodge à Moose Factory. Cet endroit était autrefois un lieu cérémoniel. Bien des gens ne savent pas que c’était un endroit où se déroulait la fête de la danse des esprits, pour les gens qui s’en sont allés dans le monde des esprits. Les pensionnats ont fait perdre ces cérémonies.

Sean : Il me semble que les cérémonies étaient étroitement associées à des lieux précis. Ce n’étaient pas simplement des cérémonies générales, mais des cérémonies enracinées dans le paysage.

Bob : Oui, et c’est exactement ce qui est arrivé à de nombreuses cérémonies en 1873, année où des Cris ont commencé à s’enfuir vers l’ouest. Certains se sont arrêtés à Rocky Boy, au Montana, d’autres se sont rendus à Sunchild, en Alberta, et d’autres encore sont montés vers le nord jusqu’à Jasper et Hinton, en Alberta aussi. Ce qui est arrivé il y a 38 ans, lorsque je les ai finalement rattrapés et que je les ai rencontrés, c’est que la première chose qu’ils m’aient dite, c’est : « Ces cérémonies sont vos cérémonies, ces chants sont vos chants et ils viennent d’où vous venez. »

Sean : Pensez-vous que de nombreuses cérémonies auraient été perdues si ces Cris ne s’étaient pas enfuis vers l’ouest?

Bob : Oui, c’est exactement pourquoi ils ont détalé : parce qu’ils ne voulaient pas perdre ce qu’ils m’ont dit être ce que Dieu leur avait donné. Je ne suis pas le seul maintenant qui connaît cette histoire, mais j’ai été l’un des premiers à apprendre l’existence de ces gens qui s’étaient enfuis.

Sean : C’est tragique, mais il semble qu’ils aient dû laisser les terres pour sauvegarder leur lien avec elles.

Bob : Eh bien, voyez, les chants sont un lien avec la terre. Vous savez, peu importe où vous allez, disons que vous êtes en Alberta ou que vous êtes en Ontario, la signification spirituelle est la même : les Cris, les Ojibwés, les Pieds-Noirs… ce sont tous les mêmes. Les Pieds-Noirs ont les mêmes chants que nous, mais ils les chantent dans leur propre langue.

Sean : Qu’avez-vous fait pour essayer de récupérer ces connaissances et ces liens?

Bob : Bien, ce que nous avons fait, c’est nous rendre chaque année dans les collectivités que j’ai mentionnées. Cette année, c’était la deuxième fois que j’allais à Rocky Boy (c. à d. la réserve des Chippewas-Cris à Rocky Boy, au Montana) mais cette fois j’ai rencontré des gens là et je leur ai raconté ce que je savais de leur fuite de l’Ontario. Et ils m’ont dit : « Oui, c’est exactement ce qui s’est passé. Nous sommes les descendants de ces gens. » J’avais toujours voulu les rencontrer, comme à Rocky Boy. Je voulais juste vérifier ce que les anciens m’avaient dit, que cette famille en particulier avait décidé de rester là. Ils ne voulaient plus se déplacer. Alors, j’y suis retourné il y a trois ans et c’est à ce moment là que je les ai rencontrés. Nous avons parlé, mais je n’ai pas pu m’asseoir et vraiment parler aux gens. Et quand je l’ai fait, ils parlaient exactement notre langue crie. C’est tout simplement fantastique. C’est à ne pas y croire. « C’est ce que j’essayais de trouver! C’est pourquoi je suis venu. Je voulais découvrir le fond de l’histoire », leur ai je dit. Ils se donnent le nom de Chippewas-Cris, et ils parlent exactement comme nous ici, à la baie James.

Sean : Leur dialecte était du cri de la baie James, mais une forme plus ancienne, datant peut-être d’il y a 100 ans.

Bob : Plutôt d’il y a 140 ans. C’est à ce moment là qu’ils se sont enfuis. Vous savez, avant la Loi sur les Indiens de 1876. Quand j’ai commencé à faire cette histoire, j’ai toujours voulu me la prouver à moi-même avant de commencer à la diffuser. Je devais trouver la vérité pour voir si c’était vrai. Je ne voulais rien dire à personne, mais j’avais parlé à des gens ici, à la baie James, et aussi à Sunchild, qui avaient les mêmes connaissances et disaient aussi souhaiter faire revivre notre culture. Donc, maintenant nous nous rendons là bas. Ils savent que nous venons de l’Ontario et ils nous connaissent et nous reconnaissent. Et ils disent même à Sunchild que ces gens – nous – sont venus de l’Ontario. Ces gens sont parents avec nous, ce qui confirme notre relation avec eux. C’est pourquoi j’y vais chaque année.

Sean : Lorsqu’ils ont déménagé là bas, ils ont dû être soutenus par d’autres Premières Nations.

Bob : Vous voyez, ce qui se passait et la raison pour laquelle les Cris se sont retrouvés si loin à l’ouest, c’est qu’au moment où la Compagnie de la Baie d’Hudson édifiait son empire dans l’Ouest, les Cris les amenaient en canot dans l’intérieur des terres. Donc, si vous venez à Fort Albany ou à Moose Factory, la Compagnie de la Baie d’Hudson construisait des postes le long de la route. Et là, très souvent, les Cris se disaient simplement qu’ils pourraient bien rester sur place. Mais ceux qui se sont enfuis en 1873 avaient une raison différente de détaler. Pas comme les guides de la Compagnie de la Baie d’Hudson pour qui c’était une question économique. Mais pour ces autres gens, c’était davantage une question spirituelle. Ils ne voulaient pas que la spiritualité disparaisse de leur vie.

Sean : Perdre leur identité?

Bob : Oui, leur identité. C’est la chose la plus importante et la plus essentielle pour les jeunes. Ils sont très intéressés, mais je dis toujours aux gens de faire leurs devoirs. Faites vos recherches. Renseignez-vous sur les gens qui viennent dans les collectivités. Où ont-ils appris ce qu’ils ont appris? Vous savez, je ne suis probablement pas le seul. Il y en a d’autres qui se rendent dans les montagnes. Il y a des gens qui se rendent en Alberta le 1er août pour jeûner. Je ne veux pas que tout le monde aille là. Je veux simplement que les gens qui sont censés s’y rendre y aillent et trouvent ce qu’ils cherchent.

Sean : Avez-vous l’impression que de plus en plus de jeunes tissent des liens avec les Cris de l’Ouest?

Bob : Oui. Oui, beaucoup de jeunes commencent à regarder vers l’ouest et à me demander s’ils peuvent venir avec moi. Je ne fais jamais le tour pour dire aux gens que je m’en vais en voyage dans l’Ouest. Je pense simplement que, s’ils veulent venir, eh bien, ils vont le demander, pas vrai? C’est comme ça que je vois les choses. Si quelqu’un – même mes propres enfants – le demandait, je pourrais peut-être simplement lui répondre que j’attendais qu’il pose la question. Vous devez prendre votre décision vous-même. Si je prends votre décision pour vous, ça ne va pas fonctionner.

Sean : Il semble que ce soit vraiment important d’avoir de l’information exacte pour comprendre les cérémonies et les connaissances, et pour être certain que ce que les gens acquièrent est authentique.

Bob : Oui, c’est très important. Je ne peux pas assez insister là dessus. Vous savez, quand vous voulez trouver quelque chose de pur, si vous voulez trouver quelque chose de réel, vous devez faire vos devoirs. Lorsque j’ai commencé à chercher il y a de nombreuses années, j’ai eu la chance de rencontrer un aîné qui a vécu jusqu’à 110 ans et qui m’a pris sous son aile. Il savait que je cherchais la vérité. Il m’a même dit que, si je voulais aider mon peuple, je devais savoir de quoi je parlais. Si vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous allez nuire à votre peuple.

Sean : Êtes-vous considéré comme un ancien dans votre collectivité?

Bob : Non, pas vraiment. Il y a des tas de gens, comme les jeunes, qui me respectent. Mais les gens de mon âge, ils m’appellent simplement Bob. Je ne suis pas monsieur Je sais-tout. Mais si quelqu’un me pose une question, évidemment je vais lui transmettre ce qui m’a été dit au fil de nombreuses années. Je vais lui dire ce qui m’a mis dans le droit chemin dans la vie et ce qui m’est arrivé en tant que personne. Je pense à trouver ces gens et à ces gens qui me trouvent. Parfois, je me demande si c’est moi ou si j’ai été choisi pour les trouver. Je ne sais pas, mais c’est très intéressant.

Sean : Comment en êtes-vous personnellement venu à acquérir des connaissances sur la terre où vous vivez à Moose Factory et sur les liens de votre peuple avec elle?

Bob : Eh bien, mes origines sont modestes. Lorsque j’étais jeune enfant, nous ne vivions pas à Moose Factory. Nous vivions à une dizaine de miles en amont. À Moose Factory, ils avaient le magasin, l’hôpital et l’école. Mais avant que je sois expédié au pensionnat à l’âge de sept ans, nous grandissions dans un milieu absolument unique. Nous avons grandi sur la terre. Jeune, je connaissais la terre. Je me souviens avoir pris des lapins au piège avec ma tante; j’étais probablement le plus jeune du groupe. Et nous pêchions au filet. Nous pagayions. Nous n’avions pas assez d’argent, je crois, pour acheter un moteur hors-bord. Alors, notre milieu environnant – nos activités, comme pêcher du poisson, attraper des perdrix et des lapins, aller chercher du bois – tout ça nous était très familier. C’était nos corvées quotidiennes. Nous avions toujours du poisson frais et nous étions très chanceux. Il n’y avait qu’une dizaine de familles à peu près dans la réserve Old French River, la réserve d’origine qui a été créée en 1905. C’est là que nous avons grandi. Il n’y avait pas de véhicules et il n’y avait pas de route en tant que telle. Vous savez, c’est un milieu tout à fait unique. Nous avions la radio, mais pas de téléviseur ni rien de ce genre. Je pense que nous étions plus près de la terre, plus près de l’environnement et que nous savions ce qui nous nourrissait.

C’est quelque chose que nous ne voyions pas au magasin. À Moose Factory, il y avait le magasin et les gens y achetaient toujours de la nourriture. Comparativement à nous : nous devions trouver notre nourriture. Je pense que c’est ce que j’ai appris à propos du lien spirituel avec la terre et de l’importance de la terre, de l’air, du soleil et de l’eau. Vous savez, toutes ces choses naturelles que nous ne dominons pas. Mais elles nous gouvernent, d’une certaine façon, parce que si je n’ai pas d’air, je ne vais pas survivre. L’eau était toujours fraîche et propre en amont de la rivière. Alors, normalement, dans un milieu frais et propre nous, les êtres humains, devrions être frais et propres aussi.

Sean : Comment avez-vous maintenu un lien avec la terre après que vous avez été envoyé au pensionnat?

Bob : Je pense avoir été au pensionnat pendant dix ans. Mais mon lien avec la terre était déjà établi et, chaque été, je retournais sur la terre où j’étais élevé de manière à rétablir le lien. Vous savez, même aujourd’hui, j’ai une maison là bas et j’y retourne encore pour m’asseoir et me détendre. J’y vais en hiver pour couper du bois. Maintenant, des gens s’y rendent pour jeûner, alors c’est très différent. C’est devenu un lieu cérémoniel, très différent de ce que c’était dans mon enfance et pendant l’enfance de mes petits-enfants. Les choses sont très différentes maintenant.


Bob Sutherland habite Moose Factory; c’est un aîné de la Première Nation crie de la Moose.