Les Millionnaires de Renfrew - Historique - Ontario Heritage Trust

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Les Millionnaires de Renfrew - Historique

La plaque unilingue porte l’inscription suivante :

LES MILLIONNAIRES DE RENFREW

    En 1910, le magnat de l’industrie locale M.J. O’Brien finance une nouvelle ligue de hockey, l’Association nationale du hockey (ANH), puis débourse sans compter pour donner à Renfrew une équipe capable de remporter la Coupe Stanley. Il recrute des joueurs vedettes comme les frères Lester et Frank Patrick, ou encore « Cyclone » Taylor, dans l’équipe des Creamery Kings de Renfrew et leur verse des salaires extravagants qui vaudront à l’équipe son surnom des Millionnaires. La saison 1910 est marquée par des rencontres passionnantes, suivies de près par les partisans à travers le pays, contre leurs rivaux de Cobalt, de Haileybury, d’Ottawa et de Montréal, mais les Millionnaires ne parviennent pas à remporter la Coupe, réduisant à néant les espoirs de Renfrew. Après la Première Guerre mondiale, l’ANH devient la Ligue nationale de hockey. Ce tournant mettra un terme à la présence des petites villes d’Ontario en ligue majeure de hockey. (Traduction libre)

RENFREW MILLIONAIRES

    In 1910, local tycoon M.J. O'Brien bankrolled a new hockey league, the National Hockey Association (NHA), then launched a bid to bring the Stanley Cup to Renfrew. He recruited stars like Lester and Frank Patrick and "Cyclone" Taylor to the Renfrew Creamery Kings with extravagant salaries that earned the team the nickname of the Millionaires. Their 1910 season featured exciting games against rivals from Cobalt, Haileybury, Ottawa and Montreal that were followed closely by fans nationwide. Renfrew's hopes were dashed when the Millionaires failed to win the cup. After the First World War, the NHA would become the National Hockey League, signalling an end to big-league hockey in small, town Ontario.

Historique

Les petites équipes canadiennes disputant la Ligue nationale de hockey (Remarque : Ce document a été rédigé en 1997-1998) se font rares de nos jours. Les villes de Québec et de Winnipeg ont toutes deux perdu leur place au profit de clubs américains plus riches, tandis que l’avenir des équipes de Calgary, d’Edmonton et d’Ottawa est loin d’être assuré. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les petites villes du Canada ont autrefois été des prétendants sérieux à la Coupe Stanley. En 1910, Renfrew — petite collectivité de la vallée de l’Outaouais — lance une guerre au plus offrant pour s’adjuger les meilleurs joueurs : une démarche sans précédent qui s’apparente à l’explosion des salaires à laquelle on assiste aujourd’hui. Ce sera pour ainsi dire le dernier défi du genre, symbole de l’avènement chaotique d’une nouvelle ère du hockey.

Le gouverneur général Lord Stanley ne mesure probablement pas l’ampleur que prendra son geste lorsqu’il fait don, en 1892, d’un trophée à décerner à l’équipe de hockey championne du Canada. Féru de sport, Stanley se passionne pour le hockey pendant son mandat au Canada, allant jusqu’à parrainer une équipe de Rideau Hall au sein de laquelle jouent ses deux fils. Selon lui, l’instauration d’un titre de champion national est nécessaire pour élever le niveau de jeu. « Je pense depuis un certain temps qu’il serait bon de mettre en jeu annuellement un trophée qui récompenserait le meilleur club de hockey du Canada. Aucune récompense n’est décernée au champion à l’heure actuelle, mais vu l’intérêt que les parties de hockey suscitent aujourd’hui, je suis prêt à faire don d’une coupe qui sera remise chaque année au club vainqueur », déclare-t-il à l’époque. Officiellement baptisée Dominion Hockey Challenge Cup, cette coupe fera finalement entrer dans la légende le nom de Lord Stanley lui-même. La Coupe Stanley est une coupe de défi : un aspirant peut demander une opposition contre son détenteur, deux administrateurs nommés par Stanley étant en charge de l’organisation des rencontres.

La fièvre du hockey s’empare du pays au cours des années suivantes, allant de pair avec l’explosion du nombre d’équipes et de ligues. En 1900, le hockey est le sport d’hiver le plus populaire du Canada; aux quatre coins du pays, les villes — petites et grandes — comptent au moins une équipe. D’après Frank Cosentino, historien du sport :

    À la fin du XIXe siècle, le hockey est un sport relativement jeune, pratiqué de-ci de-là à travers le pays. La création de la Coupe Stanley lui offre une exposition nationale, en particulier en février 1896, lorsque les Victorias de Winnipeg sont les premiers représentants de l’ouest du Canada à remporter la coupe, aux dépens de Montréal. Cette victoire est un grand motif de fierté pour cette partie du pays. Elle marque le début de nombreuses tentatives du même genre menées par diverses collectivités dans le but de remporter ce trophée, qui fait déjà office de symbole reconnu à l’échelle nationale. Pour décrocher cette récompense suprême, beaucoup d’équipes sont alors prêtes à faire des offres d’emploi alléchantes ou à proposer des récompenses financières aux joueurs ayant le potentiel pour remporter la Coupe.

Cette situation n’est pas spécifique au hockey, le sport en général étant devenu un « puissant vecteur d’expression des aspirations, de l’esprit et de la fierté des collectivités ». À l’origine, les partisans qui acclament l’équipe locale viennent encourager les amis, les parents et les voisins qui jouent sous les couleurs de la ville. Naturellement, « à partir du moment où les athlètes locaux ou les équipes communautaires commencent à représenter leurs collectivités, la victoire ou la défaite prend une dimension complètement nouvelle ».

Cette relation d’identification renforcée entre une collectivité et ses équipes sportives donne un intérêt supplémentaire à la rencontre et plus particulièrement à l’issue de celle-ci.

    Lorsqu’un favori local met au défi un athlète ou une équipe d’une autre ville, la rencontre est toujours suivie avec ferveur, surtout si la ville adverse est perçue comme une rivale sur le plan économique ou politique. De fait, la menace d’une perte symbolique de supériorité ou la chance d’accroître le prestige communautaire pousse certaines collectivités à investir beaucoup d’énergie et de ressources pour constituer des équipes capables de se mesurer aux meilleurs.

Aussi les villes ne se contentent-elles plus d’être représentées par des athlètes locaux uniquement et se lancent-elles en quête de talents venus d’ailleurs afin de renforcer leurs rangs. Les joueurs purement amateurs commencent à disparaître sous l’effet d’une professionnalisation pas toujours imposée à la régulière. « L’hégémonie du spectacle dans la culture populaire, le désir d’avoir des équipes compétitives qui prend racine dans les collectivités n’ayant pas les ressources humaines et financières des grandes villes, l’articulation des identités individuelles et collectives dans les compétitions sportives et l’incitation à la ferveur publique au sein d’une société de la concurrence : tous ces éléments contribuent à la création de marchés du hockey professionnel. » Les Millionnaires de Renfrew sont un parfait exemple de ce processus.

Pendant la première décennie du XXe siècle, le hockey se professionnalise de plus en plus. Les équipes se lancent avidement en quête des joueurs qui leur offriront une chance de remporter le trophée tant convoité. Bien que les plus grands centres urbains, en particulier Montréal et Ottawa, gardent la main-mise sur la Coupe, ces villes sont tenues d’accepter les défis approuvés par les administrateurs — parfois plusieurs au cours d’une même saison. Cela conduira à quelques aberrations comme la série de la Coupe Stanley opposant une équipe de seconde zone représentant la ville de Dawson, dans le Yukon, aux célèbres Silver Seven d’Ottawa, qui se défera rapidement de son adversaire inexpérimenté. L’improbable se produit pourtant lorsque les Thistles de Kenora remportent le trophée en 1907 face aux Wanderers de Montréal, envoyant ainsi un message d’espoir à toutes les petites villes du pays.

L’année suivante — 1908 — marque une scission dans l’histoire du hockey. Les Wanderers de Montréal retrouvent leur suprématie en remportant la Coupe Stanley sous le statut d’amateurs. Peu après, ils se déclarent professionnels. La professionnalisation croissante du hockey est désormais complètement affichée. Les administrateurs de la Coupe Stanley reconnaissent cet état de fait en déclarant que le trophée sera décerné à la meilleure équipe du pays, « peu importe comment elle a été constituée ». Une guerre au plus offrant est alors déclarée par les bailleurs de fonds de l’équipe de Renfrew, qui se sent négligée à la fois par les administrateurs de la Coupe Stanley et par les équipes des grandes villes qui ne la considèrent pas comme un adversaire à leur mesure.

En 1907, Renfrew remporte la ligue de la vallée supérieure de l’Outaouais et commence à évoquer son ambition de remporter la Coupe. « Ne riez pas », prévient le Toronto Telegram. « Si vous n’avez jamais vécu dans une petite ville, vous ne savez pas à quel point ces gens peuvent se prendre au sérieux... » Le journal tourne Renfrew en dérision en qualifiant son équipe de championne d’une « ligue de quartier ».

Les habitants de Renfrew sont effectivement très fiers de leur ville. Située quatre-vingt-dix kilomètres à l’ouest d’Ottawa, cette ville de 3 000 âmes est alors bien connue pour sa crèmerie : son équipe de hockey est donc officiellement baptisée les Creamery Kings. L’atout majeur de Renfrew s’avère toutefois la présence de certains personnages extrêmement fortunés, parmi lesquels figure M.J. O’Brien. C’est un homme de son temps, représentant d’une « nouvelle génération d’industriels, de magnats de l’exploitation forestière et minière et de banquiers qui profitent de l’esprit d’entreprise ambiant de l’époque pour faire fortune. Dans les régions de l’ouest et du nord en particulier, des entrepreneurs décomplexés commencent à mettre au défi les capitalistes plus distingués et scrupuleux des décennies précédentes... » O’Brien doit sa fortune à l’une des plus riches mines d’argent du monde – située à Cobalt, en Ontario – dont il est propriétaire, ainsi qu’à sa prise de participation dans diverses affaires (chemin de fer, exploitation forestière, minoterie).

La fortune de M.J. O’Brien – et sa volonté de la mettre au service de la fierté civique – ouvre le chemin de la Coupe Stanley à l’équipe de Renfrew. O’Brien n’est pas le seul à agir de la sorte. Pour les petites villes, la seule façon de lutter contre les grandes équipes dans la chasse aux meilleurs joueurs est alors de proposer des salaires exceptionnels, allant au-delà des ressources dont disposent les « hommes d’affaires et professionnels locaux généralement à la tête des petits clubs, ce qui incite les magnats de l’exploitation minière et les industriels locaux à participer d’abord en tant que mécènes, puis à s’imposer comme parrains et enfin comme propriétaires ». Le cas O’Brien illustre parfaitement cette situation. Rien ne laisse penser que M.J. O’Brien porte un intérêt personnel particulier au hockey et il apparaît évident que sa seule intention est d’« offrir » une Coupe Stanley à Renfrew.

Renfrew lance un défi au détenteur de la Coupe en 1907 et en 1909. À deux reprises, le club essuie un refus des administrateurs, en partie du fait des trop nombreux défis restant à disputer. Renfrew ressent néanmoins cela comme une injustice. Un chemin plus court vers la Coupe semble alors se dessiner, avec la possibilité de rejoindre l’Association de hockey de l’est du Canada (AHEC), composée des équipes de Montréal, d’Ottawa et de Québec. Le vainqueur de cette ligue se voit décerner le trophée, mais doit ensuite relever les défis lancés par les aspirants des autres ligues. La demande d’admission de Renfrew est toutefois rejetée, principalement sous l’influence d’Ottawa.

La dissension qui règne au sein de l’AHEC donnera enfin sa chance à Renfrew. La majorité des clubs voteront en effet pour la création d’une nouvelle ligue, l’Association canadienne de hockey (ACH), dont seront exclus les Wanderers de Montréal, tombés en disgrâce auprès des autres propriétaires. Furieux de ce complot machiavélique, le propriétaire des Wanderers se rapproche d’Ambrose O’Brien – qui est alors responsable de la gestion quotidienne des intérêts de son père dans le hockey – afin de créer une ligue rivale. C’est ainsi que naît l’Association nationale du hockey (ANH), combinaison étrange de deux équipes de Montréal et de trois petits clubs de l’Ontario : Renfrew, Cobalt et Haileybury. La seconde équipe de Montréal, entièrement composée de joueurs francophones, est baptisée Les Canadiens – l’une des franchises les plus prestigieuses dans le monde du hockey. L’ANH repose presque entièrement sur la fortune de M.J. O’Brien – il détient en effet, en totalité ou en partie, les trois équipes ontariennes et finance par ailleurs la création du club Les Canadiens.

Indéniablement, le monde du hockey évolue très vite : les équipes d’amateurs laissent la place aux joueurs professionnels et les ligues rivales se multiplient. La loi du marché prévaut et bouleverse le système, les joueurs étant libres de vendre leurs services au plus offrant. Le scénario est idéal pour O’Brien, qui est déterminé à s’arroger les meilleurs joueurs disponibles. Comme le déclare alors l’un des membres du conseil de direction du club, « nous voulons la meilleure équipe qui puisse se monnayer — la meilleure équipe du monde, en réalité. Et l’origine des joueurs nous importe peu. »

Le cas des frères Lester et Frank Patrick — deux grandes vedettes de l’époque — en est la parfaite illustration. Courtisé en un jour par six équipes différentes, Lester se voit offrir un salaire de 1 200 $ par les Wanderers de Montréal, de 1 500 $ par les Sénateurs d’Ottawa et de 3 000 $ par Renfrew, un record pour l’époque. Il signe à Renfrew à la condition que son frère soit également enrôlé dans l’équipe. Le coup de maître de M.J. O’Brien sera de faire signer Cyclone Taylor — le Bobby Orr de l’époque, alors joueur vedette des Sénateurs d’Ottawa. Son salaire s’élève à la somme colossale de 5 250 $, ce qui fait de lui l’athlète recevant par rencontre le salaire le plus élevé du monde. Cette somme couvre en effet douze rencontres par saison, disputées sur une période de deux mois. En comparaison, la légende du baseball Ty Cobb perçoit alors 6 500 $ pour 154 parties par saison, disputées sur une période de sept mois. L’équipe des Creamery Kings se forge rapidement le surnom des Millionnaires.

La jeune ligue éclipse bientôt sa rivale, l’ACH, qui cherche alors à réaliser une fusion qui lui semble inévitable. Seules deux équipes sont acceptées par l’ANH : les Shamrocks de Montréal et les Sénateurs d’Ottawa. Suite à l’effondrement de l’ACH, la Coupe Stanley sera désormais décernée au vainqueur de l’ANH.

Les Millionnaires font vivre un hiver palpitant aux habitants de Renfrew et la fièvre du hockey atteint son paroxysme. Lorsque l’équipe joue à Ottawa, la partie est retranscrite par télégraphe à Renfrew, tenant toute la ville en haleine. Malheureusement, comme bien des grands financiers du sport en feront plus tard l’expérience, l’argent n’est pas nécessairement la clé de la victoire : les Millionnaires, malgré toutes leurs vedettes, tarderont trop à faire corps et à oeuvrer ensemble pour le bien de l’équipe. Les Wanderers de Montréal sortiront vainqueurs du championnat, s’arrogeant du même coup la Coupe Stanley.

Il est alors évident que Renfrew ne parviendra pas à équilibrer ses comptes, et encore moins à faire des profits : les salaires déboursés sont sans commune mesure avec les recettes possibles de l’équipe, qui évolue dans une patinoire pouvant accueillir seulement 4 000 spectateurs. Les pertes pour la saison s’élèvent à 11 000 $. Renfrew revient à la compétition en 1911, mais cette fois, sans les paillettes. Seuls cinq joueurs de l’année précédente sont de retour dans l’équipe et O’Brien prend ses distances avec le monde du hockey. Il cède sa participation dans le club Les Canadiens au profit d’intérêts à Montréal et retire son soutien aux équipes de Haileybury et de Cobalt qui, de ce fait, quitteront tout simplement la ligue. Renfrew terminera troisième du championnat et sera la seule équipe à perdre de l’argent cette saison. O’Brien se désintéresse alors de l’ANH. C’est la fin du hockey professionnel à Renfrew.

Renfrew est la dernière petite ville à tenter sérieusement le pari de remporter la Coupe Stanley. En 1912 et 1913, Moncton et Sydney lancent un défi au détenteur du trophée, mais leurs équipes sont largement surclassées par les champions de l’ANH. En 1918, l’ANH devient la Ligue nationale de hockey, marquant ainsi l’entrée du hockey dans l’ère moderne.

Le bref moment de gloire de Renfrew illustre comment « l’esprit d’entreprise et la ferveur publique ont fait corps pour amener le hockey de haut niveau semi-professionnel jusqu’au coeur des petites villes industrielles du Canada ». Malheureusement, cet épisode démontre également que la capacité à soutenir ces équipes dépendait de la volonté des bailleurs de fonds à placer leur argent dans de mauvaises affaires. Une fois cette volonté éteinte, l’équipe ne pouvait que disparaître.

© Fiducie du patrimoine ontarien, 1998, 2012