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Margarette Rae Morrison Luckock

Le 22 mai 2026, une plaque provinciale a été dévoilée au centre communautaire d’Arthur et de la région, à Arthur, avant d’être installée à titre permanent à l’angle nord-ouest des rues George (route 6) et Francis.

Voici le texte de la paque bilingue :

MARGARETTE RAE MORRISON LUCKOCK 1893-1972

Élevée à Arthur, Margarette Rae Morrison Luckock cultive une vision radicale d’une société meilleure, prônant l’égalité des femmes, l’amélioration de l’éducation, les droits des travailleurs et le désarmement. Elle fait preuve de persévérance en se présentant comme conseillère scolaire à Toronto à cinq reprises avant de décrocher le poste en 1943. La même année, elle devient l’une des deux premières femmes élues à l’Assemblée législative de l’Ontario, où elle siège comme députée sous la bannière de la Fédération du Commonwealth coopératif pour la circonscription de Bracondale, à Toronto, de 1943 à 1945. Elle promeut l’éducation accessible à tous et l’amélioration de l’éducation en milieu rural. Elle milite pour l’égalité des femmes en défendant le principe du salaire égal pour un travail égal et le droit des femmes à rester sur le marché du travail après la fin de la guerre. Elle plaide en faveur des garderies pour les mères qui travaillent et d’une reconnaissance accrue du rôle essentiel des femmes en tant que mères et femmes au foyer. Après la Seconde Guerre mondiale, à titre de cofondatrice de la Housewives Consumers Association, elle mène une campagne pour le contrôle des prix afin d’assurer la sécurité économique des familles de la classe ouvrière. Dans les années 1950, en qualité de présidente du Congress of Canadian Women, elle milite en faveur du désarmement et de la paix. Alors que la peur du communisme s’intensifie pendant la guerre froide, son travail fait l’objet d’opposition et de critique. Les efforts qu’elle déploie pour créer une société plus égalitaire, juste et bienveillante aident les générations suivantes à continuer d’éliminer les obstacles et tracent la voie vers un avenir plus radieux, axé sur l’égalité et le progrès dans la politique canadienne.

MARGARETTE RAE MORRISON LUCKOCK 1893-1972

Raised in Arthur, Margarette Rae Morrison Luckock had a radical vision of a better society, advocating for women’s equality, improved education, workers’ rights and disarmament. She persistently ran for school trustee in Toronto five times before succeeding in 1943. That same year, Luckock became one of the first two women elected to the Ontario legislature, serving as a Co-operative Commonwealth Federation member of provincial parliament for Toronto’s Bracondale riding from 1943-45. She called for universally accessible education and improved rural education. Women, Luckock urged, deserved equal pay for equal work, and she fought for women to stay in the postwar workforce. She advocated for daycare for working mothers, and that women’s essential work as mothers and homemakers deserved greater recognition. After the Second World War, as the Housewives Consumers Association’s co-founder, Luckock led a campaign for price controls to ensure the economic security of working-class families. During the 1950s, as president of the Congress of Canadian Women, she became a champion of disarmament and peace. As fear of communism during the Cold War intensified, Luckock received opposition and criticism for her work. Her efforts to create a more egalitarian, fair and compassionate society paved the way for generations to continue breaking barriers and forged a path for a brighter future of equality and progress in Canadian politics.

Historique

Aperçu

Margarette Rae Morrison Luckock (1893-1972) est élevée dans une ferme du comté de Wellington, dans le canton de Peel, près d’Arthur. Elle est la fille de Margaret (née Blyth) et de James (J.J.) Morrison. Son père James est le fils d’un nouvel arrivant irlandais ayant défriché des terres colonisées par des immigrants en provenance des îles Britanniques, pour la plupart. Avant la signature des traités et des ententes sur les terres, elles étaient occupées par les peuples autochtones. J.J. reprend la ferme familiale en 1900, après avoir fréquenté le collège commercial et travaillé comme contremaître dans une usine torontoise. Mariés en 1888, Margaret et J.J. ont quatre enfants à Toronto, puis cinq de plus une fois de retour à Arthur1.

De par son activité de service public et de défense des intérêts des cultivateurs, notamment de son engagement au sein du parti des United Farmers of Ontario (UFO, fermiers unis de l’Ontario), fondé en 1914, J.J. Morrison a une influence profonde sur sa famille et sa communauté. Du fait de sa qualité d’orateur et d’organisateur influent, on lui attribue le succès initial des UFO2, au point qu’il se voit proposer la charge de premier ministre après la victoire du parti aux élections de 1919, charge qu’il décline cependant au profit d’E.C. Drury. Il continue néanmoins d’exercer une influence politique considérable en tant que secrétaire-trésorier des UFO et de la United Farmers' Co-operative Company, même après la défaite électorale du parti en 1923.

Si une autre de ses filles travaille à ses côtés en qualité de secrétaire, l’influence politique de J.J. Morrison sur sa fille Margarette Rae Morrison, qui se fait simplement appeler Rae, tient davantage de l’exemple personnel, du caractère et de la prédisposition que des causes spécifiques qu’il défend. Bien qu’il existe des organisations de femmes rurales soutenant les UFO et d’autres associations agricoles, la réputation de Rae au sein du milieu politique se forge dans les rangs de la gauche urbaine3. Rae partage l’attachement de ses parents pour la tempérance et conserve un intérêt pour les affaires rurales. Durant les années 1940, elle plaide en faveur d’une meilleure éducation rurale et exhorte les fermiers et les ouvriers à « coopérer » pour combattre leurs adversaires communs : les intermédiaires et les profiteurs4. Elle ne partage cependant pas l’objectif de gouvernement par les agriculteurs de J.J. Morrison, et aurait plutôt adhéré à la stratégie distincte de Drury, consistant à « élargir les horizons5 » des UFO pour faire cause commune avec les ouvriers.

Néanmoins, Rae retient les leçons de son enfance. Bien qu’accordant une grande valeur à l’éducation, les Morrison n’avaient pas eu les moyens d’envoyer Rae à l’école secondaire. Consciente des sacrifices que requiert la politique, elle se rappelle « les heures supplémentaires à traire les vaches et à accomplir les tâches ménagères » pour libérer son père afin qu’il puisse se consacrer à son œuvre politique, ainsi que les réunions et la correspondance qui ont bâti les UFO, « [organisées] depuis [leur] cuisine6». Elle qualifie son action politique de service public. Son attachement indéfectible à des principes qu’elle juge bons en dépit de l’opposition témoigne également de l’influence de J.J. Morrison.

La Grande Dépression et la Fédération du commonwealth coopératif (CCF)

Le 10 juin 1914, Rae épouse Richard Luckock, immigrant britannique et fabricant d’outils et de matrices. Elle continue de prendre part aux travaux de la ferme, mais déménage rapidement à Toronto, dans la maison de Richard, rue Crawford. Trois enfants — Warren, Keith et Fern — se succèdent en l’espace de six ans. Durant les années 1920, Rae travaille comme couturière et modiste tandis que Richard exploite une petite entreprise de gravure.

La sécurité économique précaire de la famille se volatilise pendant la Grande Dépression. Rae perd son emploi et l’activité de Richard se tarit, si bien qu’un jour, ils sont contraints de demander l’aide sociale ou l’« assistance ». Ils survivent grâce au travail intermittent de Richard et en tirant profit d’un investissement antérieur, mais les répercussions de la crise sur la classe ouvrière canadienne, dont font partie les Luckock, sont profondes. Ils assistent à la faillite du système économique et à l’explosion du chômage, l’assistance s’accompagnant souvent d’une bonne dose de condescendance, de honte et de surveillance. Pour couronner le tout, Rae subit un drame personnel lorsque sa plus jeune fille, Fern, contracte la polio et finit par être atteinte d’une déficience qui entrave sa capacité de marcher. La scarlatine, une rénopathie et, finalement, une pneumonie, ont raison de Fern, qui s’éteint à l’âge de 12 ans. La perte pèse lourdement sur la famille dans le contexte des tensions liées à la crise7.

Lorsque, des années plus tard, elle sera élue à l’Assemblée législative, Rae attribuera sa décision de rejoindre, en 1932, la CCF nouvellement formée à son expérience d’enseignante à l’école du dimanche de l’église baptiste, tout particulièrement à l’influence des enseignements du « Nouveau Testament8 ». Bien qu’il soit fréquent dans la sphère politique d’expliquer sa vocation par un événement singulier, il est plus probable que Rae ait rejoint l’arène pour de multiples raisons : son milieu familial, l’expérience de la Grande Dépression et l’attrait de la CCF, une expérience socialiste nouvelle et passionnante réunissant des membres et des idéaux « hétérogènes9 ».

S’il existe déjà des mouvements socialistes, ouvriers et agricoles régionaux, la création de la CCF en 1933 inaugure une possibilité socialiste nouvelle au moment précis où un grand nombre de Canadiennes et de Canadiens mécontents ont le sentiment que « le système capitaliste [est] tout bonnement en train de s’effondrer sous [leurs] yeux10». Même si les historiens considèreront par la suite à tort la CCF des origines comme une alternative réformiste purement sociale-démocrate aux communistes révolutionnaires11, les « socialistes ouvriers », par essence, ont souvent des racines dans la classe ouvrière, une expérience de l’organisation et une critique radicale et profonde du capitalisme, estimant que les besoins collectifs doivent l’emporter sur la propriété privée et l’individualisme libéral. Les membres du parti sont diversement influencés par « le marxisme, le fabianisme britannique, le travaillisme, le socialisme éthique ou chrétien et la théosophie12 ». Cet amalgame d’idées radicales attire les Luckock. Rae et Richard prennent la route dans le but de faire partager leur enthousiasme à l’égard de la CCF. Ils accompagnent Lorna Cotton-Thomas, une figure de la CCF, lors d’une tournée de conférences dans le Nord de l’Ontario, afin de récolter des soutiens pour le parti.

En Ontario, la CCF est, à l’origine, une alliance organisationnelle fragile des UFO (qui la quittent après un an), de partis et de mouvements socialistes et ouvriers, et des clubs qui la formaient initialement. La discorde est inévitable. Un conflit majeur éclate à Toronto en 1936, au sujet de l’éventualité de la participation de membres de la CCF à une parade du 1er mai aux côtés des communistes. Il se solde par la sanction ou l’exclusion des membres rebelles du Toronto CCF Women’s Joint Committee (comité mixte des femmes membres de la branche torontoise de la CCF). L’importance de ces femmes au sein du parti constitue probablement une autre raison pour laquelle Rae est attirée par la CCF13.

Force est d’admettre que la CCF reflète le sexisme qui prévaut à l’époque : l’égalité des femmes n’étant pas une préoccupation majeure, elles sont souvent reléguées au rang d’auxiliaire à la collecte de fonds ou chargées des questions « secondaires » de la famille et de la maternité14. Toutefois, par rapport à d’autres grands partis, elle offre un espace plus accueillant aux femmes et affiche parfois un semblant d’intérêt pour l’égalité des femmes.

Rae Luckock est indubitablement influencée par les femmes de la CCF et leur franchise. Opposante majeure à l’impérialisme, au militarisme et au capitalisme, Rose Henderson est conseillère scolaire dans le quartier de Rae15. À la suite de son décès, en 1937, Rae est candidate à son remplacement dans le quartier 5 et fonde, dans un premier temps, tous ses espoirs électoraux sur le conseil scolaire. Elle se présente à cinq reprises avant de réussir en 1943. Son intérêt pour l’éducation s’inscrit dans une longue tradition de militantisme de suffragettes et de femmes socialistes remontant au 19e siècle. Elles concentrent leur action sur la politique locale, mettant souvent en avant l’argument que l’éducation relève de la responsabilité des femmes de s’occuper des enfants et de la famille, sur lequel les socialistes sont venues greffer leur critique d’un système qui perpétue les inégalités et la discrimination de classes, rémunère moins bien les enseignantes, et promeut le chauvinisme britannique et le militarisme.

La représentation de Bracondale

Les élections ontariennes de 1943 marquent un tournant décisif dans l’histoire de la CCF. Menés par George Drew, les conservateurs remportent les élections, mais, pour la première fois, la CCF constitue l’opposition officielle avec 34 députés (alors qu’elle n’en comptait aucun auparavant). L’élection de Rae à Bracondale, une circonscription qui forme une bande allant du nord au sud à l’ouest du centre-ville et abrite un électorat considérable appartenant à la classe ouvrière, est imputable à ses années d’activité politique locale, mais aussi à un contexte inhabituel. Les membres de la CCF déferlent au sein de l’Assemblée législative, portés par une vague de mécontentement et l’espoir d’un futur différent.

Dans tout le pays, les adhésions à la CCF se multiplient, les sondages indiquant que le parti dépasse en popularité ceux des libéraux ou des conservateurs. Le slogan de la CCF, « conscrire la richesse », reflète les soupçons de nombreux électeurs, qui constatent que les profits d’une poignée de personnes s’envolent pendant la guerre, tandis que les plus grands sacrifices sont consentis par les travailleurs. Les électeurs de la classe ouvrière ne souhaitant en aucun cas revenir aux conditions qui régnaient pendant la Grande Dépression, le mouvement syndical prend de l’ampleur. L’engagement de la section ontarienne de la CCF en faveur de la redistribution des richesses, de l’égalité et de la « propriété collective » des ressources séduit16.

Rae Luckock est célébrée comme l’une des deux premières femmes élues à l’Assemblée législative. Il existe une anecdote souvent racontée concernant la deuxième élue, Agnes Macphail. Afin d’offrir à cette dernière une « double victoire » en tant que première députée et première députée provinciale de l’Ontario, le parti demande à Rae de prêter serment après Agnes (sans respecter l’ordre alphabétique habituel). Elle accepte, mais sa générosité ne lui vaut aucune gratitude de la part d’Agnes, qui ne cache pas son mépris pour Rae17.

Pour les femmes politiques en général, l’isolement, le mépris et le sexisme font partie du métier. Lorsqu’il accueille Rae Luckock au sein de l’Assemblée législative, le libéral Harry Nixon confond sa carrière politique et celle de son père et raconte comment J.J. Morrison l’avait encouragé lui à se porter candidat en 191918. Questionnée par le Toronto Daily Star, Rae se sent obligée de rassurer le public en précisant que son mari ne va pas « faire la vaisselle », mais qu’elle va endosser les « deux responsabilités » de s’occuper du ménage et de faire de la politique19. La presse prend pour habitude de dévaloriser les politiciennes en décrivant leur style vestimentaire plutôt que leurs idées. Le Globe and Mail considère le besoin de « salons de toilette décorés avec goût » pour Luckock et Macphail20, alors que leurs collègues députés provinciaux les relèguent socialement au dîner des épouses des députés21.

Rae Luckock exprime son espoir idéaliste que la CCF ouvre la voie à une « ère nouvelle » où les « gens … recevraient une juste part des richesses mondiales en contrepartie de leur labeur22». À l’Assemblée législative, ses interventions réaffirment le socialisme éthique et ouvrier porté par la CCF. Les classes ouvrières, souligne-t-elle, ont besoin de justice, de dignité et de sécurité. Abordant le cas d’un électeur ayant subi un accident du travail sans obtenir d’indemnisation, elle réclame une société plus empathique : « J’estime que les êtres humains sont bien plus importants que l’argent … l’argent est loin d’être aussi précieux que le travail qu’accomplisse les gens … et [nous] devons absolument veiller les uns sur les autres23».

En avance sur son temps, Rae prône des mesures telles que la protection de l’environnement grâce à la reforestation, l’abaissement de l’âge du vote et l’accès gratuit pour tous et toutes aux études universitaires, tout en dénonçant la discrimination ethnique et raciale24. Critique de la politique éducative, elle propose un plan directeur de réforme de l’éducation provinciale incluant la gratuité des études à tous les paliers, « afin que les esprits les plus brillants puissent s’épanouir », la réduction de la taille des classes, un meilleur équipement en sciences et en éducation physique, le remplacement régulier des manuels (selon le choix des enseignants, et non des politiciens et des éditeurs), et des bâtiments décents et spacieux, dotés d’une aire de jeux extérieure25. Elle déplore la situation de l’éducation en milieu rural qui contraint les adolescents à quitter leur domicile pour se rendre dans des écoles secondaires régionales. Elle considère en outre que l’éducation ne fonctionne pas en vase clos, qu’elle ne sera jamais égalitaire à moins de remédier également aux problèmes des bas salaires des parents, du manque de vêtements et de l’insuffisance des soins de santé. Après la guerre, elle exige des repas de midi pour les enfants scolarisés dans les quartiers ouvriers et des services de garde pour les mères qui travaillent26.

À l’Assemblée législative, Rae évoque aussi le rôle des femmes dans le Canada d’après-guerre, insistant sur les tâches vitales qu’elles accomplissent tant à la maison qu’en dehors. Elle souligne les rôles « complémentaires » que jouent les hommes et les femmes, tout en attirant l’attention sur le fait que « les femmes sont citoyennes d’un monde régi par des lois rédigées par les hommes ». Elle incite ces derniers à « sacrifier » un peu de leur pouvoir « démesuré » afin de créer une société véritablement « démocratique ». Selon elle, les femmes ont démontré qu’elles étaient d’une « intelligence équivalente » et qu’elles étaient capables de s’acquitter de n’importe quelle tâche; après la guerre, certaines, par envie ou par nécessité, souhaitent exercer un emploi rémunéré.

Les femmes au foyer aussi ont besoin de sécurité économique, notamment de lois qui leur accordent une part du revenu familial une fois les charges payées. Rae insinue que certaines mères pourraient en avoir assez du ménage à plein temps, soit une « vie solitaire, ennuyeuse, répétitive et exténuante ». Elle pense qu’il serait justifié que les femmes soient valorisées pour leur « fonction spéciale ». Enfin, elle estime que « la maternité, l’éducation des enfants et l’entretien de la maison » devraient être reconnus comme des tâches « d’une valeur inestimable pour la nation27».

Activisme de gauche et défense des consommateurs

Malgré la dispersion des votes engendrée par la présence de deux candidats conservateurs à Bracondale lors des élections de 1945, Rae Luckock est battue. Le vote en faveur de la CCF dans son ensemble s’effondre; le parti est réduit à huit membres. En dépit de quelques erreurs de campagne admises, le facteur déterminant est une vaste opération anti-CCF adéquatement coordonnée et financée, ayant combiné désinformation et manipulation des nouvelles et largement surpassé tous les efforts antisocialistes précédents. Orchestrée par de riches activistes et groupements d’entreprises de droite avec le soutien des médias grand public et de certains chefs religieux, l’opération anti-CCF a consisté à dépeindre les membres du parti comme des traîtres communistes dont les politiques mèneraient «  à la révolution, au chaos et, possiblement, au règne du fascisme, du communisme et du totalitarisme28 ».Si certaines des politiques de la CCF menaçaient bel et bien le statu quo économique, le parti était, non sans ironie, engagé dans une lutte féroce avec le Parti ouvrier-progressiste (P.O.P.) communiste.

Rae Luckock reporte son attention sur la Housewives Consumers Association (HCA, association des femmes au foyer et consommatrices), qu’elle avait rejointe à la fin des années 1930. Après avoir brièvement présidé la branche torontoise en 1943-1944, elle accède à la présidence de l’association nationale en 1948. En 1946, la Commission fédérale des prix et du commerce avait annoncé la fin du contrôle des prix, alors que la population canadienne était majoritairement favorable à sa prolongation. Si certaines branches de la HCA existaient avant la guerre, les tensions inflationnistes de l’après-guerre donnent un second nouveau souffle à l’association et favorisent son essor. La hausse du prix des aliments et des commodités de base, tels que le lait, le pain, la viande et le chauffage, dépasse celle des salaires, la crise du logement ne faisant qu’exacerber la situation. La branche torontoise de la HCA tente de créer un mouvement populaire en faisant signer des pétitions au coin des rues, et en organisant des conférences et des manifestations locales, des grèves ciblées des acheteuses, et des groupes de pression en faveur de subventions alimentaires et de contrôles gouvernementaux.

La HCA se concentre principalement sur la réglementation des prix à l’échelle fédérale. Rae Luckock s’exprime à la radio et dans les journaux et présente les enjeux à l’aide d’exemple précis en faisant preuve de clarté, d’humour et d’une bonne dose d’indignation morale. Elle associe deux messages clés : premièrement, les profits des entreprises canadiennes augmentent tandis que les ménages de la classe ouvrière souffrent et, deuxièmement, les femmes au foyer chargées de faire les courses, de gérer le budget et de cuisiner se doivent d’épouser cette29cause politique puisqu’elle influe sur leur importante mission de prendre soin de la famille30.

Devant le succès de la HCA à introduire le sujet dans le débat public, le gouvernement intensifie sa surveillance de l’organisme. En 1948, Rae Luckock prend la tête d’une grande manifestation à Ottawa, « The March of a Million Names » (la marche d’un million de noms), forte d’une pétition de plus de 700 000 signatures. Si la HCA espère se prémunir contre les accusations de communisme en mettant l’accent sur les rôles domestiques, elle se trompe31. Certains communistes notoires y prennent part, de même que des syndicats de gauche et des associations ethniques favorables au P.O.P. Pourtant, la HCA possède un effectif plus large et revendique son impartialité politique. Malgré tout, ses membres sont de plus en plus fréquemment qualifiées de « propagandistes rouges » à mesure que la Guerre froide s’intensifie32.

La surveillance hostile du communisme par l’État n’est pas une nouveauté, mais la répression prend de l’ampleur. Bien que favorable au contrôle des prix, la CCF se joint aux efforts visant à discréditer la HCA. Le parti se débarrasse sommairement des membres sur lesquels pèse le moindre soupçon de collaboration avec les communistes. Selon les historiens, la CCF, en se joignant sans discernement à cette Guerre froide, a contribué à créer un climat politique qui, en définitive, a renforcé « les forces de l’argent et du pouvoir… conservatrices » et « affaibli » leurs opposants33. Au sein du mouvement ouvrier, les peurs associées à la Guerre froide fortifient les idées « patriarcales », répriment les « pensées radicales » de tous types et réfrènent les élans organisationnels, y compris dans le domaine de l’égalité hommes-femmes34.

En 1949, Rae Luckock est sommée par les dirigeants de la CCF de quitter la HCA sous peine de se voir exclue. Elle opte pour l’exclusion, croyant probablement dans les buts « apolitiques » affichés par la HCA et éprouvant quelque sympathie à l’égard de certains des objectifs stratégiques des femmes communistes avec lesquelles elle a milité. Elle reste une figure nationale au sein de la HCA, bien que cette dernière perde progressivement tout soutien. En 1950, elle est élue comme première présidente du Congress of Canadian Women (CCW), un organisme de gauche englobant la HCA et d’autres groupes, malgré son alignement plus manifeste avec le P.O.P.35. Le CCW donne néanmoins l’occasion à Rae Luckock de militer pour l’égalité des femmes, la garde des enfants et les droits des femmes au foyer. Il lui permet de surcroît de collaborer avec le Congrès canadien de la paix, un autre organisme étiqueté « communiste ». Les activistes pour la paix émergent en réaction au nouveau monde nucléaire et terrifiant, mais Rae, en qualité de présidente du Toronto Peace Council, soutient de longue date le mouvement pacifiste.

Rae est placée sur liste noire, il lui est interdit, de même qu’à d’autres activistes pour la paix, d’utiliser les écoles et les salles paroissiales torontoises pour tenir des réunions pacifistes. Un jour, on l’empêche même d’entrer aux États-Unis pour participer à une réunion organisée par les Nations Unies36. Grâce aux liens du CCW avec les pays communistes et la Fédération démocratique internationale des femmes, un organisme mondial de gauche englobant les nations du Sud, Rae prête sa voix à des causes nouvelles. Elle met l’accent sur les luttes anticoloniales, tout particulièrement sur le rôle des femmes au sein de ces mouvements. Dans le rapport qu’elle publie au sujet de son dernier grand voyage international à destination de la « Chine rouge », en 1956, elle salue la « réhabilitation et la réinsertion » des femmes et, plus généralement, les progrès économiques et sociaux réalisés par la Chine37.

C’est son dernier voyage à l’étranger. Atteinte de la maladie de Parkinson, elle passe les 14 dernières années de sa vie à l’hôpital et meurt en 1972, avec pour seule épitaphe une petite notice nécrologique parue dans le Toronto Star. Plusieurs historiens affirment à juste titre que Rae Luckock a été « fantomisée » et effacée de l’histoire de la CCF38. Bien qu’un auteur la compare aux féministes oubliées, c’est son association avec les communistes et la Guerre froide qui lui ont valu d’être exclue des récits sur la CCF et rabaissée, quand ses opinions et son activisme féministes et socialistes souvent avant-gardistes devraient aujourd’hui être salués.

Remarque : Les citations entre guillemets sont librement traduites.

Remerciements

La Fiducie du patrimoine ontarien tient à remercier Joan Sangster pour les recherches qu’elle a effectuées dans le cadre de la préparation du présent document.

© Fiducie du patrimoine ontarien, 2026


1 Bibliothèque et Archives Canada, James J. Morrison fonds, MG 27 III D3 C-1350 [ci-après les « mémoires de J.J. »].

2 Charles M. Johnston, E.C. Drury, Agrarian Idealist, Toronto, University of Toronto Press, 1986. Ci-après E.C. Drury. Au sujet des UFO, voir aussi Kerry Badgley, Ringing in the Common Love of the Good: The United Farmers of Ontario, 1914-1916, 2000.

3 Dans ses mémoires, J.J. Morrison évoque non seulement son soutien sans faille aux United Farm Women of Ontario, mais attribue aussi en partie la victoire des UFO en 1919 aux votes des femmes. Toutefois, rien ne laisse supposer qu’il comptait parmi les premiers défenseurs du suffrage féminin et il ne fait aucune mention de la participation de sa femme aux associations de fermières. Elle contribuait bien entendu avec les enfants à la gestion de la ferme lorsqu’il s’absentait pour vaquer aux affaires des UFO. Au sujet de la coordination des fermières, voir Margaret C. Kechnie, Organizing Rural Women: The Federated Women’s Institutes of Ontario, 1897-1919, 2003; et Linda Ambrose, For Home and Country: The Centennial History of the Women’s Institutes in Ontario, Erin, Ontario, Boston Mills Press, 1996.

4 Lettre de Rae Luckock au rédacteur en chef, « Urges Cooperation », Toronto Daily Star [ci-après TDS], 10 mai 1946, p. 6.

5 Johnston, E.C. Drury, p. 65.

6 « Teaching Sunday School Started her in Politics », TDS, 5 août 1943, p. 16. Ci-après « Teaching Sunday School ».

7 « Teaching Sunday School ».

8 « Teaching Sunday School ».

9 James Naylor, The Fate of Labour Socialism: The Co-operative Commonwealth Federation and the Dream of a Socialist Future, Toronto, University of Toronto Press, 2016, p. 6. Ci-après The Fate.

10 Sophia Dixon, membre de la CCF, citée dans Joan Sangster, Dreams of Equality: Women on the Canadian Left, 1920-1950, Toronto, McClelland and Stewart, 1989, p. 94. Ci-après Dreams of Equality.

11 Naylor, The Fate, p. 8.

12 Ibid., p. 11.

13 John Manley, « Women and the Left in the 1930s: The Case of the Toronto CCF Women’s Joint Committee », Atlantis, vol. 5, no 2, 1980, p. 101-120.

14 Sangster, Dreams of equality, chapitre 8.

15 Dans la période de l’entre-deux-guerres, les anciennes suffragettes comme Rose Henderson changent d’allégeance en faveur des mouvements ouvriers et de la CCF, prônant une politique mêlant socialisme et féminisme : Peter Campbell, Rose Henderson: A Woman for the People, Montréal et Kingston, McGill-Queens University Press, 2010.

16 « CCF Convention Meets », The New Commonwealth: the CCF Paper, 22 avril 1943, p. 1.

17 Ces commentaires négatifs sont repris par d’autres membres de la CCF, notamment les biographes de Macphail, Margaret Stewart et Doris French, Ask No Quarter: A Biography of Agnes MacPhail, Toronto, 1959. Au sujet du point de vue de Rae Luckock concernant la CCF et l’antipathie de Macphail à son égard, voir Michael Dawber, After You Agnes: Mrs. Rae Luckock, MPP, Tweed, Ontario, Quinte Web Press, 1994. Ci-après After You Agnes. L’ouvrage de Dawber est le seul à s’appuyer sur des entretiens avec des membres de la famille. Pour un récit plus positif vis-à-vis de Macphail, voir Terry Crowley, Agnes Macphail and the Politics of Equality, Toronto, James Lorimer and Company, 1990.

18 Hansard, 29 février 1944, p. 172.

19 « Teaching Sunday School », p. 16.

20 « Powder Rooms at Queens Park Seen as Probable Innovation », Globe and Mail [ci-après GM], 24 décembre 1943, p. 10.

21 « Wives of Members Luncheon Guests », GM, 24 mai 1944, p. 10.

22 « Comments From Winners », GM, 5 août 1943, p. 5.

23 Hansard, 4 avril 1944, p. 2113-2114.

24 Hansard, 26 février, p. 343; Hansard, 3 mars 1945, p. 2111; Hansard, 1er mars 1945, p. 597.

25 Hansard, 4 avril 1944, p. 2113-2114.

26 « Seek Noon Meal in All Schools », GM, 12 novembre 1947, p. 5.

27 Hansard, 3 mars 1945. 2111-2119.

28 John Boyko, Into the Hurricane: Attacking Socialism and the CCF, Winnipeg, J. Gordon Shillingford Publishers, 2006, p. 62. Parmi les « erreurs », la CCF avait accusé les conservateurs de se servir de la Police provinciale de l’Ontario pour espionner leurs opposants.

29 Boyko, loc. cit.

30 Joan Sangster, « Consuming Issues: Women on the Left, Political Protest, and the Organization of Homemakers, 1920-1960 », Framing Our Past: Canadian Women’s History in the Twentieth Century, édité par Sharon Cook, Lorna McLean et Kate O’Rourke, Montréal et Kingston, McGill-Queens University Press, 2001, p. 240-248.

31 Au sujet de la surveillance par la GRC, voir Julie Guard, Radical Housewives: Price Wars & Food Politics in Mid-Twentieth-Century Canada, Toronto, University of Toronto Press, 2019. Ci-après Radical Housewives.

32 « Cabinet refuses to See Women », TDS, 14 avril 1948, p. 1; « Housewives Group Said Propagandists for Reds », GM, 15 avril 1948, p. 1.

33 Reg Whitaker et Gary Marcuse, Cold War Canada: The Making of a National Insecurity State, 1945-1957, Toronto, University of Toronto Press, 1994, p. xi.

34 Joan Sangster, Transforming Labour: Women and Work in Postwar Canada, Toronto, University of Toronto Press, 2010, p. 104.

35 Dans Radical Housewives, p. 197, Julie Guard, mieux disposée envers la HCA, écrit que le CCW s’apparente davantage à une « aile féminine » du P.O.P.

36 « Peace Brings Wrangling to School Board Session », GM, 17 mars 1950, p. 5; « U.S. Denies Visa to Mrs. Luckock For Trip to UN », GM, 19 avril 1953, p. 1.

37 Le rapport est reproduit dans Dawber, After You Agnes.

38 Dean Beeby, « A woman erased from history: The ghosting of Rae Luckock », https://activehistory.ca/blog/2022/12/12/a-woman-erased-from-history-the-ghosting-of-rae-luckock, 12 décembre 2022.