Ouvrir des portes depuis 25 ans

Photo : À la découverte du musée Aga Khan de Toronto (Photo : Domnic Santiago)
"Il y avait des files d’attente. Une effervescence régnait. Les collectivités du Nord et les petites villes de l’Ontario côtoyaient les grands centres urbains. « Portes ouvertes » est rapidement devenu un formidable facteur d’égalité."
Il y a plusieurs années, j’ai visité Londres, en Angleterre, et — sans même m’en rendre compte lors de la préparation de mon voyage — je me suis retrouvé en ville le week-end même où se tenait leur propre événement Portes ouvertes : Open House London. Comment pouvais-je résister? J’ai visité la majestueuse Apsley House (où réside le duc de Wellington), la resplendissante Royal Academy of Arts à Piccadilly, le sinistre Old Operating Theatre, l’excentrique Sir John Soane’s Museum et l’Old Royal Naval College (construit par Sir Christopher Wren), situé au bord de l’eau à Greenwich. Et pour être honnête, j’ai ressenti le même sentiment d’excitation et de fascination que celui que j’éprouve ici, en Ontario — ou dans le centre-ville de Chicago, ou encore dans la Rome antique. Les structures patrimoniales incarnent notre passé à travers le bois finement sculpté, la maçonnerie soigneusement ciselée, les ouvrages en plâtre élaborés, voire simplement leur odeur. Tout ce qui a trait à un bâtiment ancien, qu’il se trouve dans une petite ville de l’Ontario ou dans les capitales du monde, nous remplit d’admiration et d’émerveillement.
En 2000, lorsque j’ai commencé à travailler pour la Fiducie du patrimoine ontarien (qui s’appelait alors la Fondation du patrimoine ontarien), Portes ouvertes Ontario n’était encore qu’un concept. Mais nous avions de nombreuses sources d’inspiration.
L’idée derrière ce programme n’est pas nouvelle. La première journée portes ouvertes (appelée « La Journée Portes Ouvertes ») a eu lieu en France en 1984. Dès 1991, de nombreux pays européens s’étaient associés pour créer les Journées européennes du patrimoine, à l’initiative du Conseil de l’Europe. Aujourd’hui, Open House Worldwide invite le public à découvrir des bâtiments et des espaces dans des villes du monde entier — de l’Amérique du Nord à l’Europe, en passant par l’Asie et l’Australie. Au Canada, la ville de Toronto a lancé le premier événement Portes ouvertes en Amérique du Nord en 2000. Après de nombreuses recherches et consultations avec la ville de Toronto, la Fiducie a lancé Portes ouvertes Ontario en 2002 — le premier événement du genre à l’échelle d’une province au Canada. Depuis le lancement du programme, près de 10 millions de visites ont été enregistrées dans les sites patrimoniaux de l’Ontario. Et cette tendance ne montre aucun signe de ralentissement.

Photo : La station Lower Bay Street de Toronto, un arrêt très prisé dans le cadre de l'événement « Portes ouvertes Toronto » (Photo : Terry Wurdemann)

À l'intérieur de la maison Heintzman, à Markham
Les premières années
Dès le début, notre principale préoccupation a été d’obtenir l’adhésion d’un noyau de collectivités. La mission première de l’événement Portes ouvertes est de permettre l’accès gratuit à des sites patrimoniaux, soit en ouvrant au public des bâtiments qui ne le sont généralement pas, soit en proposant gratuitement l’accès à des sites qui sont habituellement payants. Au départ, il y avait une certaine hésitation à « offrir gratuitement » l’accès, par crainte de perdre des revenus potentiels sur ces sites en proposant un événement gratuit. Toutefois, après avoir tenu diverses réunions avec des organisateurs communautaires et répondu à leurs questions sur la manière dont ce concept pouvait contribuer à sensibiliser le public au patrimoine et à dynamiser les économies locales dans le cadre d’un événement Portes ouvertes Ontario, nous avons pu aller de l’avant. Nous avons rassemblé un groupe restreint mais engagé de participants provenant de toutes les régions de la province — 18 événements au total (depuis, nous avons même organisé jusqu’à 57 événements en une seule année!). Et la saison inaugurale de Portes ouvertes Ontario a ainsi pu démarrer.
Avec près de 300 000 visites cette première année, nous avions de quoi célébrer. Les gens étaient très enthousiastes à l’idée de pouvoir découvrir des lieux qui leur étaient habituellement inaccessibles. Il y avait des files d’attente. Une effervescence régnait. Les collectivités du Nord et les petites villes de l’Ontario côtoyaient les grands centres urbains. « Portes ouvertes » est rapidement devenu un formidable facteur d’égalité. Mais nous ne pouvions toucher qu’un nombre limité de personnes avec un magazine imprimé et une distribution restreinte.

De l’encre au lien : la transition du papier au numérique
Durant bon nombre de ces premières années, nous avons établi un partenariat avec The Globe and Mail afin d’inclure un petit lot de magazines « Doors Open Ontario » dans la distribution provinciale du journal. Même si la portée était bonne, le coût de production d’un magazine complet grugeait notre budget. Nous devions trouver une solution.
La publication du magazine complet a été interrompue en 2012, et nous sommes passés aux brochures pendant quelques années (ce qui nous a au moins permis de toucher un plus grand nombre de personnes, car nous pouvions en imprimer davantage). Ensuite, en 2019, nous avons complètement cessé l’impression pour passer exclusivement au format numérique. Le site Web de Portes ouvertes Ontario demeure, à ce jour, un outil de planification populaire et pratique, ainsi qu’un outil de navigation sur le terrain. Conçu pour remplacer le magazine imprimé — et capable de présenter bien plus que le nombre limité de sites que nous pouvions mettre en avant dans la version papier —, le site Web est rapidement devenu la vitrine de tous nos événements et de tous les sites participants. Il offre également des possibilités incomparables par rapport à tout support papier : il peut être mis à jour presque instantanément et propose des outils de navigation comme des cartes, des fonctions de recherche et de filtrage selon des critères tels que l’accessibilité aux fauteuils roulants, les visites guidées ou autonomes, le caractère adapté aux enfants, ou même le style architectural, le type de bâtiment ou le paysage. De plus, en rendant le site Web de Portes ouvertes Ontario compatible avec les appareils mobiles, cela signifiait également que ce site pouvait devenir votre outil de navigation, à portée de main, lors de votre exploration à pied d’une collectivité donnée.
Notre présence en ligne s’est accompagnée d’une stratégie de promotion numérique du programme. Nous avons orienté nos publicités vers des plateformes telles que Facebook, Instagram et Google Ads. Au fil des ans, nous avons même diffusé des publicités sur Pinterest et The Weather Network. Nous avons fait la promotion du programme et des événements à venir dans notre infolettre, qui rejoint aujourd’hui près de 40 000 personnes. Cette année, nous avons même lancé des vidéos « Reels » d’influenceurs sur TikTok. Il est important pour nous de nous adapter aux nouvelles façons dont les gens reçoivent et assimilent l’information, et de réussir à nous démarquer dans ce paysage médiatique saturé afin de capter l’intérêt des visiteurs et de les aider à mieux organiser leurs visites dans le cadre des Portes ouvertes. Le paysage numérique est en constante évolution.
Les années COVID
Puis, en mars 2020, la COVID a frappé. Et elle a frappé fort. L’un des mots qui revient encore aujourd’hui lorsque l’on évoque tout ce que nous avons fait pendant ces années est le mot « pivot ». Nous étions justement en train de promouvoir un programme en présentiel qui attire chaque année des centaines de milliers de visiteurs dans des bâtiments à travers toute la province — et, soudainement, les rassemblements ont été interdits. Alors, que faire? Nous avons dû changer de cap.
Jusqu’à la levée des restrictions sur les rassemblements, nous avons dû passer d’un programme entièrement en présentiel à un programme numérique — et c’est ainsi qu’est née l’initiative « Portes ouvertes en ligne ». En collaboration avec les collectivités, nous avons trouvé des moyens novateurs et stimulants de mettre en valeur leurs sites. Notre objectif était de créer et d’offrir, sur chaque site, une expérience que l’on ne pouvait vivre autrement que par voie numérique. Outre les visites virtuelles, nous avons mis en valeur du contenu permettant d’explorer un site de manière bien plus approfondie : des collections en ligne, des visites des coulisses des réserves ou de parties du site habituellement inaccessibles au public, des documentaires en diffusion continue consacrés aux personnes qui ont façonné ces bâtiments, des pages de coloriage à télécharger, des cours de pâtisserie traditionnelle et même des tours de montagnes russes virtuels. Nos collectivités ont puisé dans leurs ressources et ont produit un contenu d’excellente qualité qui a su mettre en avant l’importance de leurs sites. Cela a permis à ces sites patrimoniaux de rester d’actualité — et de rester présents dans l’esprit de tous. Et ces expériences ont trouvé un écho auprès de nos publics. La fréquentation en ligne est restée forte pendant ces années de pandémie, car nous avons continué à trouver des moyens de rejoindre le public et de l’inciter à explorer le patrimoine de l’Ontario et à en apprendre davantage à son sujet.
Ce que nous a appris Portes ouvertes
Alors, 25 ans plus tard, que nous a appris ce programme? Il reste gratuit, donc il ne fait pas la fortune de qui que ce soit. Mais il continue d’attirer l’attention. Presque chaque année, une nouvelle collectivité s’inscrit au programme et y apporte sa propre sélection unique de sites. En cette année d’anniversaire importante, 34 collectivités ont organisé des événements Portes ouvertes — depuis Sault Ste. Marie au nord, jusqu’à London et Chatham-Kent à l’ouest, en passant par Ottawa et Cornwall à l’est — ainsi que toutes les localités situées entre ces points. Cette année, notre site Web a également établi un nouveau record historique de fréquentation. De toute évidence, il y a une raison pour laquelle ce programme populaire continue de trouver un écho auprès du public.
C’est peut-être simplement la structure elle-même, l’architecture. Mais, d’une certaine manière, l’architecture n’est-elle pas un aperçu de notre patrimoine, de ce que nous étions autrefois? Nos paysages urbains constituent une collection de ces « instantanés », qui témoignent de ce que nous étions en tant que peuple et contribuent à définir qui nous sommes aujourd’hui. Et s’il y a bien une chose que Portes ouvertes Ontario a su faire — et continue de faire —, c’est de rendre ces lieux accessibles à un très grand nombre de personnes. Près de 10 millions à ce jour, et ce n’est pas fini. Quand quelqu’un dit : « Bof, ce n’est qu’un vieux bâtiment », je lui rappelle que lorsque ce bâtiment était neuf, ses arrière-grands-mères étaient encore des bébés, qu’il y avait encore des calèches dans les rues, que la reine Victoria était encore sur le trône et que le Canada n’existait même pas encore. Juste un vieux bâtiment? Peut-être. Mais il porte en lui-même l’essence même de ce que nous sommes et de nos origines. Et cela doit bien compter pour quelque chose.
L’année prochaine, la Fiducie du patrimoine ontarien fêtera ses 60 ans. Et cet anniversaire est, lui aussi, l’occasion de faire une pause et de réfléchir. Le patrimoine a-t-il évolué au fil des ans? Je ne le pense pas, vraiment. Fondamentalement, pour moi du moins, ce qui a changé, c’est la façon dont nous percevons le patrimoine, la manière dont nous l’intégrons dans nos vies. Qu’y a-t-il dans le patrimoine qui nous fait réagir? Et nous réagissons tous différemment, d’une manière qui revêt une importance particulière pour chacun d’entre nous. Qu’il s’agisse de visiter en profondeur un bâtiment pour en explorer les moindres recoins, de se renseigner sur son propriétaire d’origine pour mieux comprendre son passé, de découvrir les styles adoptés par les architectes au fil des générations pour créer ces chefs-d’œuvre, ou même simplement de prendre la pose à l’endroit idéal pour un égoportrait parfait — ce que nous retirons du patrimoine varie évidemment d’une personne à l’autre. Mais ce que nous avons tous en commun, quelle que soit notre motivation, c’est que le patrimoine nous inspire et contribue à définir notre identité. Que nous en soyons conscients ou non.











