Hugh Burnett et la National Unity Association - Ontario Heritage Trust

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Hugh Burnett et la National Unity Association

Le 31 juillet 2010, la Fiducie du patrimoine ontarien a dévoilé une plaque provinciale dans le cadre des célébrations du jour de l’émancipation au site historique de la Case de l’oncle Tom, à Dresden, en Ontario, pour commémorer Hugh Burnett et la National Unity Association. 

Voici le texte de la plaque bilingue :

HUGH BURNETT ET LA NATIONAL UNITY ASSOCIATION

Entre 1948 et 1956, la National Unity Association (NUA) de Chatham, Dresden et North Buxton, sous la direction de Hugh R. Burnett, fait campagne pour l’égalité raciale et la justice sociale. Leurs efforts combinés mènent à l’adoption en Ontario de la Fair Employment Practices Act et de la Fair Accommodation Practices Act, respectivement en 1951 et 1954. La démarche permet de préparer le terrain pour une législation sur les droits de la personne en Ontario et dans l’ensemble du Canada. Historiquement, l’interprétation des droits anglo-canadiens traditionnels, tels que la liberté d’association et la liberté du commerce, autorise la discrimination fondée sur la race, la couleur de peau ou la croyance religieuse dans le cadre de la prestation des services au public. C’est grâce à la NUA que l’abolition de la discrimination est reconnue comme un principe fondamental : une mesure révolutionnaire qui change le cours de l’histoire, de même que les lois canadiennes. Hugh Burnett et la NUA sont des pionniers en matière de formulation des droits à l’égalité pour tous les Canadiens, droits qui sont dorénavant inscrits constitutionnellement dans la Charte des droits et libertés.

HUGH BURNETT AND THE NATIONAL UNITY ASSOCIATION

Between 1948 and 1956, the National Unity Association (NUA) of Chatham, Dresden and North Buxton, under the leadership of Hugh R. Burnett, waged a campaign for racial equality and social justice. Their efforts led to the passage of Ontario’s Fair Employment Practices Act (1951) and Fair Accommodation Practices Act (1954), and laid the groundwork for subsequent human rights legislation in Ontario and across Canada. Traditional Anglo-Canadian rights, such as freedom of association and freedom of commerce, had historically been interpreted to permit discrimination on grounds of race, colour or creed in providing services to the public. The NUA inspired recognition of freedom from discrimination as a fundamental principle; this led to a revolutionary change to the course of Canadian law and Canadian history. Hugh Burnett and the NUA were early pioneers in the articulation of equality rights for all Canadians, now constitutionally inscribed in the Charter of Rights and Freedoms.

Historique

Introduction

La ville de Dresden, en Ontario, a par deux fois incarné l’espoir et la liberté au Canada. Au XIXe siècle, des milliers d’anciens esclaves afro-américains, ayant emprunté le chemin de fer clandestin, y trouvent refuge.1 Puis, au cours de la décennie faisant suite à la Seconde Guerre mondiale, les descendants de ces fugitifs lancent une campagne visant à établir leurs propres droits à l’égalité, révolutionnant ainsi les droits de la personne dans l’ensemble du Canada.

Discrimination raciale

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, des restrictions fondées sur la race continuent d’exister dans la société canadienne. De nombreux établissements refusent de servir les Afro-Canadiens et la discrimination en matière d’emploi est répandue. Cette discrimination repose sur les principes britanniques traditionnels de la liberté d’association et du commerce, qui sont interprétés comme l’octroi à tout propriétaire d’établissement du droit de décider qui servir et qui embaucher. La situation qui prévaut à Dresden n’est donc pas une exception. Comme le magazine Maclean’s l’indique en 1949, l’accès aux restaurants, aux salons de coiffure et aux installations de loisirs de la ville est interdit aux Noirs, qui exercent pour la plupart des métiers peu rémunérés.2 C’est grâce à la ténacité et aux compétences en leadership de Hugh Burnett, de même qu’à l’engagement passionné de ses collègues au sein de la National Unity Association (NUA) de Chatham, Dresden et North Buxton, que le sort de la communauté noire de Dresden se distingue de celui des communautés noires d’autres villes.3

Hugh Burnett

Hugh Robert Burnett naît et grandit à Dresden, où il acquiert la conviction que la discrimination raciale dont il fait chaque jour l’expérience est contraire aux normes de la démocratie canadienne.4 En juillet 1943, Burnett écrit au ministre fédéral de la Justice, Louis St. Laurent, pour l’informer du fait qu’aucun Noir, même vêtu d’un uniforme, ne peut être servi dans un restaurant de Dresden. Il est choqué par la réponse du sous-ministre, selon qui la discrimination raciale n’est pas illégale au Canada.5 À cette époque, Burnett vit à Windsor. Mais après la guerre, lorsque ses oncles William, Percy et Bernard Carter forment un groupe pour s’attaquer au problème du racisme dans leur ville, Burnett revient à Dresden avec sa famille pour se joindre au mouvement. À Dresden, il créé un atelier de menuiserie qui prend de l’ampleur et qui finit par compter cinq ou six employés.6

La présence de Burnett galvanise le mouvement naissant. À l’automne 1948, au cours d’une réunion chez Bernard Carter, à laquelle assiste une trentaine de personnes, il participe à la création de la NUA. Percy Carter et Fred Robinson sont respectivement élus président et viceprésident, et Burnett prend les fonctions de secrétaire. Le premier projet de la NUA est de sonder les chefs d’entreprise et les dirigeants municipaux par voie de pétition pour déterminer s’ils approuvent ou non la discrimination. Sur les 118 propriétaires d’entreprise et politiciens locaux sondés, 115 la signent pour signifier leur opposition à la discrimination.7

Convaincus que la discrimination ne bénéficie pas du soutien réel de la population locale, Burnett et la direction de la NUA élaborent un plan. Ils décident de demander au conseil municipal de Dresden d’adopter un règlement visant à rendre illégale la discrimination dans toute entreprise réglementée par la municipalité. Lors de leur première tentative, en décembre 1948, le conseil municipal leur fait poliment remarquer que son mandat est trop avancé pour lancer un débat aussi important, et qu’ils devraient réitérer leur demande à la nouvelle année auprès du conseil nouvellement élu.8

Efforts au plan local

Les militants pro-Noirs sont conscients du fait qu’un simple règlement ne permet pas de frapper le mal à la racine. Début 1949, ils rédigent des statuts et un plan d’action pour la NUA, dont l’objectif est « de favoriser une meilleure entente collective, l’égalité, l’amitié, la bienveillance et la compréhension mutuelle, sans égard à la race, la croyance religieuse, la couleur de peau ou la religion ». On lit également ce qui suit dans les statuts de la NUA : « La haine sociale est le résultat d’une conception de la société comme un assemblage de parties ou de segments et non comme un tout ». La NUA dit espérer un monde qui « juge les personnes en fonction de leur caractère (…) et non pas de leur origine nationale, de leur couleur de peau ou de leur religion ».9 Toutefois, lorsque les membres de l’association se présentent à nouveau devant le conseil municipal début 1949, ils rencontrent une résistance hostile. William Carter présente ses arguments en faveur d’un règlement et le maire, qui avait signé la pétition contre le racisme, les réfute : « Si nous vivions dans un État socialiste et que les restaurants étaient la propriété de l’État, nous aurions le droit de leur dicter leur conduite, mais comment pouvonsnous forcer quelqu’un à servir une personne qu’il ne souhaite pas servir? » Un seul conseiller municipal apporte son soutien à la délégation. Les autres contestent le pouvoir du conseil d’adopter une telle loi et déclarent qu’il est anti-démocratique de dicter aux citoyens comment diriger leurs propres entreprises. Un conseiller fait valoir que la question est trop importante pour s’en remettre uniquement à la décision du conseil et que la démocratie exige que la population soit consultée par référendum.10

Au cours des mois qui suivent, des délégations de la NUA se présentent devant le conseil municipal à six nouvelles reprises, le pressant d’annuler le référendum et d’exercer son propre mandat dans l’esprit de la démocratie canadienne.11 De toute évidence, deux conceptions distinctes s’affrontent sur le sens du terme « démocratie ». Les esprits s’échauffent, en particulier lorsque la presse provinciale fait le récit de l’organisation d’un vote local sur la discrimination raciale dans une ville de l’Ontario. Certains habitants irrités accusent la NUA de cette mauvaise publicité, et William Carter et Hugh Burnett reçoivent tous deux des lettres de menaces de mort.12 Après un ajournement, le référendum a finalement lieu le 5 décembre 1949. Voici la question qui est posée aux électeurs de Dresden : « Approuvez-vous l’adoption par le conseil municipal d’un règlement interdisant aux propriétaires de restaurants de Dresden de refuser de servir une personne, pour des raisons liées à la race, à la couleur de peau ou à la croyance religieuse? ». Les résultats sont édifiants et font la une des journaux partout dans le pays. Sur les 1 250 électeurs admissibles, 625 déposent un bulletin de vote, pour un total de 108 « Oui » et 517 « Non ». Seulement 17 p. 100 des votants appuient le règlement, tandis que 83 p. 100 s’y opposent – résultat qui reflète globalement la proportion de Noirs et de Blancs dans la population de la ville.13

Élargissement du débat

À la faveur de la publicité autour du référendum, la NUA reçoit une offre de soutien d’une coalition de réformateurs torontois qui presse le gouvernement provincial du premier ministre Leslie Frost d’adopter une loi sur les pratiques équitables. Vu qu’à l’époque le racisme est considéré comme un problème qui afflige la société américaine et non la société canadienne, la coalition cherche un exemple marquant de préjudice racial sur le sol national. Dresden remplit ce rôle à la perfection.14 Les membres de la NUA se joignent à une délégation qui se rend à Queen’s Park en janvier 1950 pour réclamer une loi provinciale contre la discrimination. Le premier ministre refuse toutefois de s’engager, insistant sur le rôle primordial de l’éducation dans la lutte contre les préjugés raciaux.15 Une vaste campagne visant à sensibiliser la population ontarienne au problème de la discrimination, dans le cadre de laquelle un rôle important est dévolu à Dresden, convainc le premier ministre de présenter la Fair Employment Practices Act (loi concernant les pratiques d’emploi équitables) en février 1951.16 Dès l’annonce du projet de loi, Burnett écrit au premier ministre Frost : « Nous vous implorons, Monsieur le premier ministre, d’inclure dans votre projet de loi sur les pratiques équitables un article couvrant la prestation de services au public. »17 À l’époque, des règlements sur l’emploi équitable sont déjà en vigueur dans plusieurs États américains, mais aucun ne couvre la « prestation de services ». La proposition de Burnett constitue une innovation sans précédent Le premier ministre accuse réception de sa lettre, mais ne don . ne pas suite à la demande.

Déçus, Burnett et deux autres membres de la NUA se rendent à Ottawa en mai 1951 pour exposer leur point de vue au gouvernement fédéral. Ils rencontrent le premier ministre St. Laurent, des députés représentant leur région, et l’un des initiateurs de la déclaration des droits, le sénateur Arthur Roebuck. Tous accueillent chaleureusement les délégués de la NUA et leur promettent d’appuyer en temps opportun l’adoption d’une loi visant à supprimer la discrimination.18

Succès législatifs

Bien que la Fair Employment Practices Act ait eu un effet positif sur la population noire de Dresden, la NUA continue de faire campagne en faveur de réformes lui offrant un accès équitable à tous les lieux normalement ouverts au public. Ils invitent des intervenants réputés à leurs assemblées annuelles, si bien que les questions traitées font l’objet de nombreux articles de presse. Ils parrainent en février de chaque année la « Brotherhood Week » (semaine de la fraternité) pour stimuler le débat sur le racisme. À titre de secrétaire de la NUA, Burnett envoie des courriers aux rédacteurs en chef des journaux régionaux, ce qui a pour effet de maintenir la discrimination dans l’actualité. Il noue des liens avec d’autres organismes ayant un programme similaire aux quatre coins de la province.19 Plus tard, en mai 1953, Alvin Ladd, dirigeant de la NUA, se voit refuser le service au William Pitt Hotel de Chatham. Une plainte est déposée contre la Liquor Licensing Board of Ontario (commission des permis d’alcool de l’Ontario) et une audience est prévue en décembre. Burnett et d’autres membres de la NUA assistent à l’audience et apportent la preuve des pratiques discriminatoires toujours en cours dans la région. L’affaire ravive l’intérêt du public pour le débat en cours en faisant les gros titres des quotidiens métropolitains, et la coalition torontoise se réengage aux côtés de la NUA pour tenter une nouvelle fois de faire adopter une loi provinciale sur la question.20

À l’issue d’une campagne publicitaire insistante et de résolutions en faveur d’un projet de loi contre la discrimination, une vaste délégation d’organisations syndicales, religieuses et civiles s’adresse au premier ministre en mars 1954. Un groupe de membres de la NUA en fait partie, et Hugh Burnett est ce jour-là le premier orateur. La délégation expose son point de vue non pas au seul premier ministre, mais à l’ensemble du cabinet réuni pour l’occasion. Comme le rapporte le Globe and Mail, « … Après le départ de la délégation, le premier ministre Frost a fait remarquer à ses collègues du cabinet qu’il a été très impressionné par la présentation de M. Burnett et que le temps était venu (…) de passer à l’action ».21 Cinq jours plus tard, le premier ministre Frost dépose la Fair Accommodation Practices Act (loi concernant les pratiques équitables en matière d’hébergement).

Retour au front

Dès que la Fair Accommodation Practices Act de l’Ontario entre en vigueur en juin 1954, les membres de la NUA commencent à se présenter dans les restaurants et les salons de coiffure de Dresden. Les propriétaires de ces commerces continuent néanmoins de leur refuser le service. Les membres de la NUA doivent élaborer une nouvelle stratégie. Ils décident d’entrer dans les lieux pratiquant la discrimination pour y obtenir un service, et de ne pas en bouger si celui-ci leur est refusé. Les détails sont consignés et une plainte officielle peut alors être déposée auprès du ministère du Travail, chargé de faire appliquer la Loi.22 Certains membres de la communauté blanche majoritaire font éclater leur colère. Burnett et les membres de sa famille reçoivent des menaces de mort dans des lettres grossières et anonymes. Une nuit, la maison de Burnett faillit même être incendiée. Burnett se procure une arme pour assurer sa défense, un événement inquiétant qui fait à nouveau les gros titres partout dans le pays.23 Par ailleurs, des tentatives sérieuses de discréditation sont menées à l’encontre de Burnett, accusé d’être un agitateur communiste. Burnett nie catégoriquement ces accusations, expliquant qu’il « n’est pas nécessaire d’être communiste pour faire respecter ses droits ». Il tourne avec adresse la situation à son avantage en ajoutant que les communistes n’ont « pas encore » infiltré la NUA.24

Les propriétaires s’obstinent et s’empressent de contre-attaquer. Lorsqu’ils voient des membres de la NUA s’approcher dans le but de vérifier s’ils respectent la nouvelle loi, ils déclarent leur établissement fermé au public. En réaction, le secrétaire général du Toronto Labour Committee for Human Rights, Sid Blum, propose de faire venir de Toronto des groupes de « testeurs » noirs et blancs. Ces derniers n’étant pas connus des propriétaires locaux, ils peuvent entrer dans leurs établissements sans éveiller de soupçons. Si les groupes de Blancs sont servis et que les Noirs ne le sont pas, Blum peut déposer une plainte détaillée auprès des autorités provinciales. Génie de la publicité, Blum fait accompagner ses équipes de testeurs par des journalistes et des photographes de Toronto, veillant ainsi à ce que le compte rendu des événements de Dresden fasse la une de tous les journaux le lendemain.25

Des journalistes viennent d’aussi loin que Vancouver pour relater les événements dramatiques qui ont lieu à Dresden. Les revues nationales couvrent l’affaire. Burnett est invité à s’exprimer à la radio et à la télévision de Radio-Canada (CBC) pour rendre compte des tentatives courageuses des membres de la NUA visant à surmonter les barrières raciales dans leur collectivité. Le documentaire de l’Office national du film produit à l’automne 1954, intitulé « Dresden Story », est peut-être ce qui a le plus contribué à faire connaître le conflit. Non content de s’entretenir avec plusieurs citoyens, le narrateur préside deux discussions en groupe dans le cadre desquelles des représentants noirs et blancs répondent à la même série de questions. Bien qu’enregistrées séparément, leurs réponses sont présentées bout à bout dans le film, illustrant les différences profondes de perspective qui les opposent.26

Un nouveau droit civil

Le gouvernement provincial fait l’objet de fortes pressions pour qu’il intente des poursuites en vertu de la Fair Accommodation Practices Act, mais le premier ministre et son ministre du Travail y sont peu disposés, espérant que l’existence même de la Loi puisse avoir des vertus pédagogiques. Il reste encore inhabituel au Canada de punir le propriétaire d’une entreprise privée pour cause de discrimination raciale. Néanmoins, toute l’attention publique sur le sujet finit par convaincre le premier ministre Frost. Il exige que le ministre du Travail engage des poursuites contre deux des propriétaires de restaurant les plus ouvertement discriminatoires.27 Reconnus coupables par un juge local en janvier 1955 et condamnés à une amende de 50 $ pour avoir enfreint la Fair Accommodation Practices Act, les restaurateurs font appel de leur déclaration de culpabilité devant la cour de comté. Le juge H.E. Grosch rend sa décision en août : les plaignants ne se sont pas vus expressément « refuser » le service et quand bien même ils l’avaient été, l’accusation n’a pas réussi à prouver que ce refus était dû à leur « race » ou à leur « couleur de peau » comme prévu dans la loi.28

La NUA, de concert parfois avec ses alliés de Toronto, effectue de nouveaux tests, accumulant des preuves supplémentaires pour porter de nouvelles accusations. Une fois de plus, un juge local condamne les deux propriétaires, mais l’appel est cette fois instruit par le juge Harold Lang, qui confirme la décision en mai 1956. L’avocat de la défense fait valoir que ses clients n’ont pas enfreint la Loi et que, dans tous les cas, la Fair Accommodation Practices Act peut à juste titre être considérée comme une loi pénale dont la constitutionnalité dépasse donc la compétence du Parlement provincial. Au regard des preuves consciencieusement recueillies, le juge Lang est convaincu du refus de service, et il rejette l’argument constitutionnel en maintenant avec éloquence que la Loi n’a pas instauré « une nouvelle infraction », mais « créé un nouveau droit civil ». Pour la première fois au Canada, l’égalité raciale a statut de droit civil et l’illégalité de la discrimination raciale est confirmée.29

En novembre 1956, une délégation de membres de la NUA se fait servir dans le calme par les restaurateurs qui les ont exclus pendant des années. Hugh Burnett n’est toutefois pas présent pour célébrer cette victoire symbolique. Des Blancs en colère ont organisé un boycott de son atelier de menuiserie indépendant, le forçant à fermer son commerce et à aller chercher un emploi ailleurs. Bien qu’il abandonne son poste de secrétaire en mars 1956, Burnett reste actif au sein de la NUA et continue de participer aux efforts de lutte contre la discrimination en Ontario pendant le reste de sa vie.30

La dernière assemblée ordinaire de la NUA a lieu en avril 1958. Hugh Burnett décède le 28 septembre 1991. Il symbolise le parfait héros canadien : sans prétention, dont l’action n’a pas été reconnue et auquel aucune chanson n’a été dédiée.


La Fiducie du patrimoine ontarien tient à remercier James W. St.G. Walker, du département d’histoire de l’Université de Waterloo, pour les recherches qu’il a effectuées dans le cadre de la préparation de cet article.

© Fiducie du patrimoine ontarien, 2010


1 Parmi eux se trouve le révérend Josiah Henson, qui fonde l’établissement Dawn pour les esclaves fugitifs, juste à côté de l’endroit où se dresse aujourd’hui la ville de Dresden. Figure légendaire à part entière, Henson attire l’attention du monde entier en tant que modèle présumé du personnage de l’ « oncle Tom » dans le célèbre roman de Harriet Beecher Stowe paru en 1852. Pendant la période qui nous intéresse, la maison de Henson est une attraction touristique privée appelée « musée de la cabane de l’oncle Tom ».

2 Sidney Katz, « Jim Crow Lives in Dresden », Maclean’s, 1er novembre 1949, 8-9, 51-52, article sous-titré comme suit : « Uncle Tom sleeps uneasily in Ontario’s Dresden where all men are not born equal, where his descendants can’t get a store haircut, a permanent wave, or a restaurant meal. » (« L’oncle Tom dort d’un sommeil agité à Dresden, en Ontario, où tous les hommes ne sont pas nés égaux et où ses descendants ne peuvent ni aller chez le coiffeur, ni se faire faire une permanente, ni manger au restaurant. »).

3 À cette époque, Chatham est le centre administratif du comté de Kent. Dresden et North Buxton se situent respectivement à environ 30 kilomètres au nord et 15 kilomètres au sud-ouest de Chatham. Le Recensement du Canada de 1941 (vol. II, tableau 31) comptabilise un total de 1 633 « Nègres » dans le comté de Kent. Selon les documents de l’époque, Dresden elle-même compte alors une population de 2 000 habitants, dont 350 (soit 17 p. 100) sont des Afro-Canadiens. 

4 Burnett naît le 14 juillet 1918. Dans les archives sur la NUA, il apparaît que Burnett avait pour habitude d’épeler son nom de famille comme suit : « Burnette ». D’ici à la fin des années 1950, après avoir découvert que son premier ancêtre arrivé au Canada omettait le « e » final, Burnett adopte cette orthographe, qu’il m’a demandé d’utiliser dans tous mes écrits à son sujet. 

5 Site historique national et musée Buxton, cahiers de la National Unity Association (cahiers de la NUA), courrier de F.P. Varcoe, sous-ministre de la Justice, à Hugh Burnett, le 3 août 1943, en réponse à la lettre de Burnette à St. Laurent, datée du 17 juillet 1943. 

6 Toronto Telegram, 19 juin 1954. 

7 Ontario Jewish Archives, MG8 S, cahiers du Joint Community Relations Committee, boîte 3, fichier 12, « Dresden Case » (OJA, « Dresden »), lettres de Hugh Burnette à Ben Kayfetz, 2 et 22 avril 1949; Katz, « Jim Crow », 51. Malheureusement, le premier volume des procès-verbaux de la NUA n’a pas été conservé. Le volume 2 commence avec la réunion du 14 novembre 1952. D’autres documents datés figurent dans les cahiers de la NUA au Site historique national et musée Buxton. Certains de ces documents concernent toutefois les premières années de fonctionnement de la NUA, comme beaucoup d’autres dont la date peut être établie en fonction du contexte ou grâce à des entrevues personnelles. Un fragment de texte non daté décrit cette première réunion et dresse la liste des membres du conseil d’administration. 

8 Dresden Times, 16 décembre 1948, « Group Asks Council for Special By-Law »; hôtel de ville de Dresden, registre des procès-verbaux du conseil municipal, 13 décembre 1948.

9 Cahiers de la NUA, « National Unity Association Constitution and General By-Laws » (Statuts et règlements généraux de la National Unity Association), 1949. Il convient de noter les similitudes de langage entre ce document de la NUA datant de 1949 et le discours prononcé par Martin Luther King en 1963, « I have a dream » (« Je fais un rêve »), dans lequel il en appelle à un monde où les gens « ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère ». 

10 Registre des procès-verbaux du conseil municipal, 14 mars 1949. Le récit le plus haut en couleur des rencontres entre les délégations de la NUA et le conseil municipal de Dresden figure dans un article du Chatham Daily News du 5 avril 1949, intitulé « Tempers Flare; Curses Fly. Dresden to Hold Vote on Racial Split. ».

11 Registre des procès-verbaux du conseil municipal, 4 avril, 19 avril, 2 mai, 7 juin, 12 juillet et 8 novembre 1949. Les articles de presse sont nombreux, p. ex. : Toronto Telegram, 6 avril 1949, « Color Bar Splits Uncle Tom’s Haven Town »; London Free Press, 7 avril 1949, « Dresden ‘Haven for Slaves’ in Uproar on Racial Problem »; Toronto Star, 7 avril 1949, « Discrimination Charged as Restaurants Bar Negroes at Dresden Village where ‘Uncle Tom’ Took Refuge »; Time Canada, 18 avril 1949, « On the Color Line »; Windsor Star, 3 mai 1949, « Dresden Delays Race Vote Owing to ‘Bad Publicity’ »; Montreal Standard, 7 mai 1949, « Color Controversy ». 

12 Citées dans le Chatham Daily News du 3 mai 1949 : « Go easy Mr Carter, or you and Hugh Burnette will be destroyed. Bring on your riots. We are ready for you. Bring on Jehovah’s Witnesses too. We will fix you quick and don’t forget to come. » (« Allez-y doucement M. Carter, ou vous et Hugh Burnette serez détruits. Rameutez vos troupes. On vous attend. Amenez aussi les Témoins de Jéhovah. On vous réglera votre compte rapidement, et n’oubliez pas de vous présenter en personne. »). Lettre signée d’une tête de mort. Michael Fry, le seul conseiller municipal qui appuie l’adoption d’un règlement, reçoit également des menaces de mort.

13 Dresden Times, 8 décembre 1949. 

14 OJA, « Dresden », lettre de Ben Kayfetz à Hugh Burnette, 29 avril 1949; communiqué publié par l’Association for Civil Liberties, 6 décembre 1949, rapporté par La Presse canadienne; entrevues personnelles avec Kalmen Kaplansky, 15 et 16 juillet 1988, Ben Kayfetz, 24 juillet 1989, Irving Himel, 28 juillet 1989, et Vivien Mahood Batke, 30 juillet 1989. 

15 Globe and Mail, 24 janvier 1950, « Brief from 70 groups asks wider legislation to fight discrimination »; Toronto Star, 24 janvier 1950, « Got Frost Brush-Off Over Discrimination - Delegation Disgusted ». William Carter est l’un des intervenants en faveur de la loi. 

16 Lois de l’Ontario, 1951, chap. 24. Les cahiers de M. Frost figurant dans les Archives publiques de l’Ontario, RG3, boîte 48, fichier 87-G, « Letters re: FEP Act » (lettres concernant la Fair Employment Practices Act) (APO, « Frost ») contiennent de nombreuses lettres, pétitions et résolutions émanant de groupes ontariens qui mentionnent Dresden et qui appuient l’adoption d’une loi contre la discrimination, comme p. ex. l’extrait suivant tiré de la pétition du « Co-ordinating Committee of Canadian Youth Groups » datée du 17 mars 1950 : « We call upon the government of Ontario to pass legislation to curb the type of discrimination in the use of public places that has arisen in such places as Dresden. » (« Nous appelons le gouvernement de l’Ontario à adopter une loi permettant de réduire la discrimination dans les lieux publics telle qu’elle sévit dans des villes comme Dresden. »).

17 APO, « Frost », lettre de Hugh Burnette au nom de la National Unity Association à l’attention du premier ministre Leslie Frost, 6 février 1951. E.J. Young, attaché de direction du premier ministre, répond le 8 février que « cette question fait l’objet d’un examen très attentif ».

18 Chatham Daily News, 12 mai 1951, « Unity Delegates Say Hopes Bright for Bill of Rights ».

19 P. ex., London Free Press, 28 mars 1950, « Dresden Hears Rabbi Propose Bill of Rights »; Dresden Times, février 1953, lettre de Hugh Burnette au rédacteur en chef; Windsor Star, 25 décembre 1953, lettre de Hugh Burnett au rédacteur en chef; Windsor Star, 27 février 1954, « Brotherhood Week in Dresden »; procès-verbaux de la NUA, 14 février, 20 mars et 9 octobre 1953. 

20 Procès-verbaux de la NUA, 4 et 19 décembre 1953; Toronto Telegram, 10 décembre 1953, « Discrimination ‘Not Illegal’ in Ontario » et article connexe, « Reserve Decision in Color Bar Case », et 15 décembre 1953, « Treatment of Negro ‘Blot on Democracy’ »; Globe and Mail, 11 décembre 1953, « Can’t Even Buy Cup of Coffee in Dresden, Negroes Ask End to Discrimination »; Windsor Star, 11 décembre 1953, « Charge Hotel Shows Discrimination ». L’affaire impliquant le William Pitt Hotel est classée : Windsor Star, 12 février 1954, « Hotel in Chatham Cleared of Being Unfair to Negroes ». 

21 Lois de l’Ontario, 1954, chap. 28. Voici un extrait tiré de la partie 2 : « No person shall deny to any person or class of persons the accommodation, services or facilities available in any place to which the public is customarily admitted because of the race, creed, colour, nationality, ancestry or place of origin of such person or class of person. » (« Aucune personne ou catégorie de personnes ne peut se voir interdire par quiconque l’hébergement, les services ou les installations disponibles dans tout lieu où le public est habituellement admis en raison de la race, de la croyance religieuse, de la couleur de peau, de la nationalité, de l’ascendance ou du lieu d’origine de ladite personne ou catégorie de personnes »). Au sujet de la délégation qui se présente devant le premier ministre : cahiers de la NUA, rapport du conseil d’administration, 1954; procès-verbaux de la NUA, 21 mars et 9 avril 1954; Toronto Star, 24 mars 1954, « Discrimination protest heard by Frost, Cabinet ». Voici le récit qu’en fait par la suite le Globe and Mail (article du 25 juin 1954) : « Mr Burnett headed a delegation which appeared before Premier Frost and the cabinet appealing for legislation which would help fight racial discrimination. After the delegation left, Premier Frost remarked to his cabinet colleagues that he had been most impressed by Mr Burnett’s presentation and the time had come for the Government to take some action. The Fair Accommodations Act was presented to the Legislature a few days later and passed. » (« M. Burnett a pris la tête d’une délégation qui s’est présentée devant le premier ministre Frost et le cabinet pour appeler à l’adoption d’une loi qui aiderait à lutter contre la discrimination raciale. Après le départ de la délégation, le premier ministre Frost a fait remarquer à ses collègues du cabinet qu’il a été très impressionné par la présentation de M. Burnett et que le temps était venu pour le gouvernement de passer à l’action. La Fair Accommodations Act a été présentée à l’Assemblée législative quelques jours plus tard, puis adoptée. ») 

22 Procès-verbaux de la NUA, 14 mai et 11 juin 1954; entrevue personnelle avec Grant McCorkle (le premier membre de la NUA à entrer dans un restaurant pratiquant la discrimination raciale après l’entrée en vigueur de la Loi), 10 juillet 1989. 

23 Deux de ces lettres de menace, non datées, figurent dans les cahiers de la NUA de mai 1954. Voir aussi le Toronto Telegram du 19 juin 1954 : « Dresden Negro warned, gets gun for safety. ». Burnett décrit les tensions dont il est la cible dans une lettre adressée au sous-procureur général (Bibliothèque et Archives Canada, Fonds de l’Ontario Labour Committee for Human Rights, MG28 I 173, vol. 12, fichier « Dresden, 1953-1956, Correspondence, Notes, Reports », lettre de Hugh Burnette à Clifford Magone, 28 juin 1954). Burnett se présente l’arme à la main face à la foule qui menace de brûler sa maison en juillet 1954.

24 Windsor Star, 23 mars 1954, « Sees Red Hand in Dresden »; London Free Press, 4 avril 1954, « Dresden Negroes deny any link with communists, US gangs ». Dans le film « Dresden Story » (ONF), Burnett aborde le sujet dans les termes suivants : « I think it’s very silly to even accuse me of being a Communist because I stick up for my rights … The more discrimination we have in the country the more there is for the Communists to work on. » (« Je pense qu’il est vraiment stupide de m’accuser d’être un communiste parce que je défends mes droits… Plus la discrimination est forte dans le pays, plus les communistes ont matière à s’exprimer. »)

25 Entrevues personnelles avec Bromley Armstrong, 25 juillet 1989, et Elaine McFadden (une employée de l’un des restaurants), 14 août 1990. Les articles de Gordon Donaldson dans le Toronto Telegram constituent les meilleures descriptions des « tests » organisés par Sid Blum (2 septembre 1954, « Race Law Fails, Negroes Insulted » et 3 septembre 1954, « Fear martyr atmosphere if prosecutions in Dresden »), de même que ses réflexions ultérieures dans « I lived through race hatred in a Canadian town », Liberty Magazine, décembre 1955.

26 Maclean’s, 1er septembre 1954, éditorial, « Racial Prejudice and the Law »; Saturday Night, 18 septembre 1954, éditorial; Irving Himel, « Dresden », Canadian Forum, n° 35, octobre 1955, 148-149; E.L. Homewood, « Race Discrimination », The United Church Observer, 1er février 1956, 8-10, et 15 février 1956, « The Dresden Story », 8-9, 26; Vancouver Sun, 28 septembre 1954; Office national du film du Canada, « Dresden Story », réalisé par Julian Biggs, 1954. Deux des « testeurs », Bromley Armstrong et Ruth Lor, retournent à Dresden dans le cadre d’un autre documentaire de l’ONF, « Journey to Justice », réalisé par Roger McTair, 2000. Ces deux films sont disponibles en DVD. 

27 Toronto Star, 2 novembre 1954, « Frost sends Dresden ultimatum », et 3 novembre 1954, « Daley consents to charge Dresden restaurant man ». 

28 113 Canadian Criminal Cases (CCC) 56, Regina c. McKay, et 113 CCC 69, R c. Emerson, tribunal du comté de Kent, juge Grosch, 31 août 1955. 

29 115 CCC 104, Regina ex rel. Nutland c. McKay, tribunal du comté de Kent, juge Lang, 23 mai 1956, également cité dans : Ontario Weekly Notes [1956] 564, 5 Dominion Law Reports (2e ) 403, et 24 Criminal Reports 71.

30 Procès-verbaux de la NUA, 21 novembre 1956 et 8 mars 1957; Toronto Telegram, 24 décembre 1956, « Peace and Goodwill Come to Dresden »; cahiers de la NUA, rapport du Toronto Joint Labour Committee for Human Rights, 26 juillet 1954, lettre de Hugh Burnett à Alex Maxwell, Toronto Labour Committee for Human Rights, 30 juin 1958, lettre de Hugh Burnett à Bill MacDonald, directeur de l’enseignement, Travailleurs unis de l’automobile, 21 août 1958; entrevues personnelles avec Alvin Ladd, 10 juillet 1989, Donald « Gummer » Spearman, 11 juillet 1989, et Donna Hill, 20 juillet 1989.